BONZOUR,MA TANTE

De temps à autre, je me dis que je devrais mieux contrôler mes affects, comme disent les psy.

Mais ce sont des affects sauvages, libres d’aller et venir à leur gré.

Des affects de sage-femme version sociale, catégorie humanité, section révoltée.

Je suis comme ça surtout depuis qu’un gentil monsieur,il y a plus de quinze années au moins, surgi tout droit d’un  Pays-où-les-femmesfont-des-kilomètres-à-pieds-avant-d’arriver-au-dispensaire , a fait irruption dans mon bureau pour me saluer d’un vigoureux « bonzour, ma tante! »

Il m’apportait des cadeaux « faits spécial pour toi et les docteurs » de la part d’une cousine d’une cousine du village ,là-bas, de l’autre côté de la grande mer.

En regardant les colliers et les bracelets de perles colorées, j’essayais de comprendre.

J’ai eu du mal à reconstituer le fil du récit du gentil monsieur très volubile.Cela remontait à plusieurs lunes.Mais la cousine de la cousine n’avait pas oublié sa femme-saze blanche, elle avait dit au cousin du cousin qui venait au pays des blancs de passer me voir……

C’était un de mes jours de guérilla anti-règlement, j’avais décidé de jeter aux orties les assurances maladie, les titres de séjour.Une patiente m’avait appelée pour une cousine d’une cousine qui venait dans notre beau pays à nous juste  pour accoucher.Parcours du combattant….Réflexions acerbes sur les étrangers qui croient se faire soigner chez nous gratuitement….Pas de place,pour s’inscrire,c’est trop tard….Et puis qui nous dit qu’après vous n’allez pas rester clandestinement…..etc….etc…En désespoir de cause,ma patiente faisait appel à moi.

Je n’ai pas voulu lui dire au téléphone que je ne ferais guère mieux, que son Eldorado n’était qu’une chimère.

Je suis allée chez elle.Très vite mes affects m’ont prise en otage.

La cousine de la cousine était à terme…..Avec beaucoup de larmes et de silences, elle m’a raconté son premier accouchement ….si long….si difficile et   terrible qu’il l’avait laissée fendue en deux comme une mangue trop mûre….la promesse de son mari de lui offrir un voyage au pays des blancs pour le prochain bébé et les mois passés à économiser…

Promesse tenue, elle était là et personne ne voulait d’elle.

J’ai appelé mon gynéco préféré:il est comme moi, même s’il officie en privé.Il n’a pas fait long feu.

« Débrouille-toi pour qu’elle aie des contractions et amène-la. »

Elle a eu des contractions, elle a même opportunément perdu les eaux dans son cabinet.

Il l’a accouchée et « réparée » avec l’aide d’un compère anesthésiste touché par l’histoire, sous les yeux réprobateurs de son équipe qui disait qu’ils se laissaient embobiner.

On s’en fichait pas mal, c’était une urgence.

Elle est sortie le lendemain très tôt de la clinique, parce qu’on avait poussé le bouchon un peu loin question facturation à perte.J’ai fait le reste à domicile.

Elle est retournée au village en me disant qu’elle n’oublierait jamais ,tu sais, femme-saze!

Nous avions bien fait de la croire.

 

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