PETITE MADELEINE

Retour de manivelle dans mes souvenirs de petite Rose.
Je suis à l’école de sages-femmes.J’ai l’avenir devant moi.J’ai le droit de porter un bonnet teint en rose mercurochrome   parce que j’ai déjà résisté à une année de noviciat « garde-chiourmée » par notre accorte directrice d’école.

Celle qui nous fait couper pendant des heures des pansements américains pour remplir d’énormes boîtes de bloc.

Celle qui vérifie les lendemains de garde que nous sommes bien en cours,

Celle qui surveille ses « filles » comme une supérieure de couvent le ferait avec ses novices.
Dans quelques mois,si je m’applique bien je ferai partie de la confrérie..

En attendant.je suis en stage avec ma copine V. dont la grand-mère arménienne a traversé en 1915 les montagnes d’Anatolie avec son petit frère mort sur le dos pour ne pas l’enterrer en terre ennemie.Elle m’en a parlé un petit matin en fin de garde alors que nous essayions de garder nos petits yeux tout fatigués encore un peu ouverts.

Une confession pareille,à cinq heures du mat’ dans le petit réduit sans fenêtre où on nous parquait la nuit,juste à côté du congélateur à placenta,ça crée des liens.
Nous sommes  maintenant LES stagiaires  du docteur C.Lui aussi a fait un long périple oriental ,avant d’échouer dans notre beau pays.Il était censé nous faire les cours de médecine d’urgence,mais son effroyable accent,sa propension à évoquer bombardements et médecine de guerre en ont découragé plus d’une ; les rangs dans l’amphi se sont éclaircis plus sûrement que pendant une épidémie de grippe.Les french doctors sont encore tout jeunes,personne n’aime ses récits pleins de mort et d’amputations.

Un autre a pris le relais.
Mais il a réveillé en V. un  sentiment d’urgence et de fraternité,de honte aussi devant le chahut qui accueillait régulièrement le timide docteur C…Elle m’a convaincue et nous sommes allées toutes deux le voir après son dernier cours,lui dire à quel point nous avons ressenti ce qu’il trahissait de réel dans ce qu’il nous racontait.

A la cafétéria ,V. lui a parlé de sa grand-mère.

Je lui ai parlé des curieux chiffres sur le bras de mon oncle Henri.

Il nous a proposé un stage avec lui dans une spécialité encore récente:l’échographie obstétricale à la grande surprise de notre directrice.Nous serons des pionnières:avant le stage était une chasse gardée pour les externes.

V.et moi nous allions passer trois semaines à nous démolir les quinquets sur un tout petit écran aux ombres fugaces ,avec les patients conseils du docteur C. pour réussir à comprendre un peu les images dignes de feu l’ORTF.Un de mes meilleurs stages avec celui de la réa néonat d’un  mandarin aux pieds nus qui descendait prendre le café avec ses infirmières à quatre heures du matin.

Nous serons les seules élèves sages-femmes en fin de compte. .Le terrain retournera aux externes.Quand nous lui avons dit au revoir,le docteur C . nous a fait promettre d’aider un jour ses compatriotes si l’occasion s’en présentait.

Cette promesse,j’ai mis 20 ans à la tenir.Mais je l’ai réalisée en pensant au petit docteur si discret qui avait pris la peine d’instruire les petites Roses, juste parce que avions eu envie de le remercier .

 

 

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