Archives mensuelles : juillet 2013

EFFET DOMINO

« Femme saze, je n’ai plus de pilule !

-Ah bon? mais je vous ai donné deux plaquettes il y a quinze jours! Et déjà il y a deux mois, c’était pareil.

-Je les ai cachées chez Fanta pour que le mari les trouve pas.

-Alors il faut les demander à Fanta.

-Elle les a cachées chez Mariame pour que le mari les trouve pas.

-Allons chez Mariame.

-Ben non, elle les a données à Kadi parce qu’elle avait peur…

-Que le mari les trouve!

-C’est ça !

-Bon, elles sont où maintenant les plaquettes ?.

-Tiens, dans mon sac.Mais y a plus rien.

-Quoi ?

-Ben oui, Fanta elle a pris et aussi Mariame et aussi Kadi et Khadiatou et la voisine de Fanta.

-Ça va, j’ai compris!Vous êtes combien à prendre la pilule ?

-Tu viens demain et tu verras tout le monde.Et je te ferai le thé et les gâteaux. »

C’est ce que j’ai fait.J’ai vu tout le monde, j’ai vérifié les prescriptions et le bon usage des comprimés, j’ai donné des rendez-vous de suivi à la moitié de la cité au moins.

Et j’ai pris le thé aux milieu d’un aréopage de boubous .

 

EPILOGUE AUX CHAMPS

C’est terminé.Dans quelques jours, j’en aurai fini avec les champs, les vaches et les paires de ciseaux à pièces

Le docteur Dodo se croit dans un pub,il tape sur un haricot en chantonnant « dernière garde, dernière garde » tout en grignotant les bretzels de mon pot de départ.

John Wayne est passé à toute vitesse pour me saluer avant d’entamer son énième rallye de bienfaisance avec Madame son actionnaire.J’ai eu droit à deux claque-joues et une grande belle tasse en céramique rose,j’y crois pas, avec mon nom dessus en belles majuscules . « Pour le café.Vous êtes amatrice, je crois. » Bien observé, John, Surtout à deux heures du mat’

Super Chef s’est surpassé.Il s’est débrouillé pour dégoter une mouture kitsch de Sainte Rita.Pas sûr que la bonne sainte veille encore sur moi, là-bas près Paris si elle remarque sa version saint-sulpicienne à fleurs roses et bleues.Pourvu qu’elle ne change pas en plus de couleurs suivant la météo !

Les aides-soignantes et mes collègues sont restées soft, je pars avec un superbe sac de voyage taille XXL,avec mes initiales brodées sur l’étiquette,

Dodo me prévient qu’il va me faire un bout de conduite, puisque je change de cayenne.

J’ai récupéré toutes mes petites affaires que j’ai fourrées dans le grand sac.Tout à coup, je ne suis plus aussi pressée de partir et je fais une dernière tournée des chambres pour saluer les accouchées de ma dernière garde.Jonquille, Violette, Fuchsia, Tilleul.Un dernier bouquet en somme.

Je suis enfin prête.C’est drôle, j’ai une poussière dans l’œil qui me fait renifler.

Dodo m’escorte jusqu’à la porte.

« J’aimais bien les gardes avec toi, au moins on avait de l’ambiance. »Il sourit.

« Merci, docteur S.Moi aussi je préfère les anesthésies au gaz hilarant. »

Il me tend un petit cartable. « Cadeau du docteur Dodo. » Flûte, il connaît son surnom.. « Pour ta rentrée avec ta nouvelle équipe.Attends pour l’ouvrir. »

Au revoir, Dodo.

Quand j’ai ouvert le cartable, j’y ai trouvé un cahier rose, une trousse rose avec plein de feutres, un centimètre rose, une montre rose à énorme trotteuse, un Pinard en métal rose.Et puis une paire de ciseaux  avec entre les lames une pièce de cinq francs soigneusement passée  au vernis rose.

C’est sûr, un tel cadeau ça ne coupe pas l’amitié.

LA FOIS OU J’AI FAILLI RESTER

Avant dernière garde à la clinique très triste .Âme en peine.

Aujourd’hui c’est l’enterrement de Petit Docteur Corse.

Il avait bien travaillé, notre interne.Il était DOCTEUR à présent et remplaçant officiel de John Wayne lorsque l’homme de l’art était en opérations extérieures.

C’est le moment qu’avait choisi la petite tache, tu la vois là, sur ma radio dans le lobe pulmonaire, pour faire alliance avec le petit pois opaque qui lui grignotait le cerveau.Son cancer n’avait pas du tout l’âme corse et travaillait à grande vitesse.

Vaincu,le petit docteur corse avait pris le maquis vers le paradis des docteurs.

Le docteur M avait pris sa place.Très gentil, le docteur M.Travaille très bien, le docteur M.

C’est le fils du grand patron M., celui qui a son nom en belles lettres majuscules sur le gros volume que mon papa à moi m’a offert pour mes études.

Précis d’obstétrique,c’est le titre du bouquin qu’il a écrit, le papa du docteur M.

Un peu comme si Adèle Hugo venait me réciter les œuvres de Victor..

Je suis intimidée.Je viens de faire un accouchement sans qu’il intervienne, le docteur M.

« Allez-y, je vous regarde » il a dit.Le poupon est arrivé en douceur.Peut être le fantôme de l’âme corse…

Je fais ma paperasse sur un coin du bureau sous le regard pensif du docteur M.Il y a quelques mois, sa femme a mis au monde leur quatrième fille.Petit Docteur Corse et moi on a pensé à une chouette formule pour le faire-part de naissance, genre les quatre filles du docteur M.On a bien ri ,entre nous.

Il est bien urbain, le docteur M.Il m’a proposé de garder la boutique si des fois je voulais aller à l’église.J’ai dit non, parce que dans le livre du Grand Patron, il n’y a pas écrit qu’après l’arrivée triomphale du bébé il faut ranger la salle et faire le ménage et la paperasse ,et aussi la vaisselle.Et aussi répondre aux sonnettes et passer le bassin à Madame Pervenche tandis que Madame  Émeraude hallucine près sa césarienne .Non , il ne sait pas que c’est quand Madame Turquoise est enfin délivrée, elle, que les travaux forcés commencent pour la sage-femme et l’aide soignante.

Et puis de toute façon, Le Petit Docteur est déjà loin.Pas la peine d’agiter mon mouchoir.

« C’est l’heure de la visite ? » suggère le Docteur M.

Oui, tiens, allons déambuler dans le couloir en poussant ce stupide chariot de dossiers qui fait scrouitchi-scrouitchi sur le lino imitation galets (une idée de Madame John Wayne )

Le docteur M.soupire. « Ah, ce canari.La prochain fois j’apporte mon fusil à bouchon et je le dégomme! ». Il réfléchit un peu. « C’est dommage que vous partiez, vous vous débrouilliez plutôt bien. »

Merci, docteur Hugo

 

 

BONZOUR,MA TANTE

De temps à autre, je me dis que je devrais mieux contrôler mes affects, comme disent les psy.

Mais ce sont des affects sauvages, libres d’aller et venir à leur gré.

Des affects de sage-femme version sociale, catégorie humanité, section révoltée.

Je suis comme ça surtout depuis qu’un gentil monsieur,il y a plus de quinze années au moins, surgi tout droit d’un  Pays-où-les-femmesfont-des-kilomètres-à-pieds-avant-d’arriver-au-dispensaire , a fait irruption dans mon bureau pour me saluer d’un vigoureux « bonzour, ma tante! »

Il m’apportait des cadeaux « faits spécial pour toi et les docteurs » de la part d’une cousine d’une cousine du village ,là-bas, de l’autre côté de la grande mer.

En regardant les colliers et les bracelets de perles colorées, j’essayais de comprendre.

J’ai eu du mal à reconstituer le fil du récit du gentil monsieur très volubile.Cela remontait à plusieurs lunes.Mais la cousine de la cousine n’avait pas oublié sa femme-saze blanche, elle avait dit au cousin du cousin qui venait au pays des blancs de passer me voir……

C’était un de mes jours de guérilla anti-règlement, j’avais décidé de jeter aux orties les assurances maladie, les titres de séjour.Une patiente m’avait appelée pour une cousine d’une cousine qui venait dans notre beau pays à nous juste  pour accoucher.Parcours du combattant….Réflexions acerbes sur les étrangers qui croient se faire soigner chez nous gratuitement….Pas de place,pour s’inscrire,c’est trop tard….Et puis qui nous dit qu’après vous n’allez pas rester clandestinement…..etc….etc…En désespoir de cause,ma patiente faisait appel à moi.

Je n’ai pas voulu lui dire au téléphone que je ne ferais guère mieux, que son Eldorado n’était qu’une chimère.

Je suis allée chez elle.Très vite mes affects m’ont prise en otage.

La cousine de la cousine était à terme…..Avec beaucoup de larmes et de silences, elle m’a raconté son premier accouchement ….si long….si difficile et   terrible qu’il l’avait laissée fendue en deux comme une mangue trop mûre….la promesse de son mari de lui offrir un voyage au pays des blancs pour le prochain bébé et les mois passés à économiser…

Promesse tenue, elle était là et personne ne voulait d’elle.

J’ai appelé mon gynéco préféré:il est comme moi, même s’il officie en privé.Il n’a pas fait long feu.

« Débrouille-toi pour qu’elle aie des contractions et amène-la. »

Elle a eu des contractions, elle a même opportunément perdu les eaux dans son cabinet.

Il l’a accouchée et « réparée » avec l’aide d’un compère anesthésiste touché par l’histoire, sous les yeux réprobateurs de son équipe qui disait qu’ils se laissaient embobiner.

On s’en fichait pas mal, c’était une urgence.

Elle est sortie le lendemain très tôt de la clinique, parce qu’on avait poussé le bouchon un peu loin question facturation à perte.J’ai fait le reste à domicile.

Elle est retournée au village en me disant qu’elle n’oublierait jamais ,tu sais, femme-saze!

Nous avions bien fait de la croire.

 

LA FOIS OU J’AI FAIT MILITAIRE

Fin d’automne à la clinique.Par chez nous, quand les vaches ne sont plus au pré, ce sont nos p’tits soldats qui crapahutent gaiement dans les bois et les champs.Leur nombre est proportionnel à la pluviométrie ambiante, et ce n’est pas peu dire.Ici .Même pendant les années sèches le département reste vert, c’est tout dire.

Or donc par une belle soirée bien fraiche et pluvieuse ils ont ouvert les portes des casernes de la ville aux bleus et aux  rouges qui vont se livrer à leur jeu favori, le grandeur nature Gadoue et Orage.C’est le grand soir des « manœuvres »

A ma gauche, les gentils, bleus.

A ma droite, les vilains rouges prêts à nous envahir

Entre les deux, nous les civils.On fait de la figuration involontaire, mais c’est du sérieux.Le préfet nous a fait dire par voie officielle « Pas de promenade dans les bois ni de ramassage de champignons » ,des fois que nous nous mourions de rire.

La nuit est tombée doucettement sur la tragédie.Allons nous nous réveiller rouges ou bleus?

Pas beaucoup de candidats bébés pendant ma garde, ils doivent être au courant pour les arrêtés préfectoraux

Je bulle un peu à l’accueil avec la standardiste et un interne de réa chir un rien désœuvré.On papote mollement cinéma et vieilles dentelles quand la porte s’ouvre soudain sur une dizaine de p’tits soldats tout trempés.

« Ciel,des rouges.On est foutus » dit l’interne.En effet ils ont tous une  grande bande rouge sur l’épaule.Ça en jette avec les fusils mitrailleurs et leurs bidules accrochés partout sur la bête, comme les vaches quand elles reviennent du salon de l’agriculture.

Je lève les mains en l’air,au cas où.L’interne s’étrangle.

« vous avez un médecin? »Ça doit être le chef de troupeau qui a parlé.Je ne sais pas, ils sont tous boueux.

« Les créatures du lagon noir.Nous sommes perdus »..je dis à l’interne qui est cinéphile.

« Nan.Y-z-ont pas l’air agressif. »

Il avance. « Je suis le médecin de garde » qu’il dit courageusement à l’ennemi.

Après concertation avec ses boueux, le rouge en chef pousse devant lui deux compères un peu mal en point et tout déchirés. Ils sont un peu plus rouges que leurs congénères à cause du sang sur leur treillis.Ils ont voulu filer à travers champs et se sont zébrés sur les redoutables barbelés de nos belles plaines à vaches.(elles le savent, elles, qu’il n y a pas plus sournois que le fil de fer qui vous déchire le cuir.)

Ils ont de jolies estafilades ,pas trop profondes heureusement.

« Si vous pouviez me les recoudre un peu.Je les enverrai demain à l’hôpital,mais là ça m’arrangerait de continuer les manœuvres. »

L’interne peut.

Il commence son atelier couture.mais le chef rouge voit rouge et s’impatiente. « Vous pouvez pas aller plus vite? »

C’est superficiel, mais ça demande de la minutie.L’interne s’avise soudain que je suis toujours là.

« Tu sais faire les sutures,non ? »

Ben oui, mais ma spécialité c’est plutôt le périnée féminin,quoi, sage-femme je te rappelle, tout en finesse,hein.C’est pas la même chose qu’une carapace de lézard des champs,monsieur l’interne!

« Pas grave,décrète-t-il.Si tu sais faire des nœuds tu sais recoudre Mets un fil au centimètre,ça leur fera des belles cicatrices de soldats »

OK,chef Je fais mes petits points moi aussi.Nous progressons rapidement et bientôt les braves petits piou-pious repartent investir la plaine.

« Waouh, dit l’interne.On s’est gourés.On a aidé les méchants! »

Silence

« Appelle moi Œil de Lynx, s’il te plaît » un temps « Ben quoi,t’as jamais vu MASH ? »   rigole mon cinéphile

Si.Mais pas dans une chic clinique de province.

Et si tu m’appelle  Lèvres en Feu, je te dénonce à la patrouille bleue.

 

 

VOS PAPIERS S’IL VOUS PLAIT

Petit coup d’adrénaline en cette belle fin d’après-midi.

Retour de visites à domicile dans ma chouette petite voiture de service estampillée PMI,avec l’ineffable sentiment du devoir accompli.Pour un peu je ronronnerais de satisfaction.tiens.

La maréchaussée est de sortie, en embuscade sur le grand rondpoint.Quatre joyeux drilles en uniforme font leur choix dans les voitures qui défilent.

Surtout rouler avec assurance et décontraction.L’air de rien.

Malheur à moi, je viens de gagner au tirage!

Geste impérieux.Je me gare.

Vérification des papiers.permis de conduire et tutti quanti.Inspection des vignettes sur le pare-brise.

Ouf, c’est bon.Il me fait signe de repartir…

Arrêt sur image…Nouveau geste impératif.Flûte, je crois que je viens de gagner aussi au grattage.

La pression monte,je rebaisse la vitre.

« Madame, c’est un caducée? »

Je fouille déjà fébrilement dans mon sac à la recherche de ma carte professionnelle.Mille tambours….Je l’ai oubliée..

« Vous êtes sage-femme ? »

Je me paie gratuitement une petite envolée cardiaque.Je dois avoir blêmi car il me sourit soudain.

« Ma femme est enceinte de sept mois, c’est notre premier.Je peux vous poser une question, s’il vous plaît? »

Cinquante,si vous voulez, Monsieur le gendarme.

La question que je me pose, moi, c’est de savoir ce que doivent penser les autres automobilistes à nous regarder en pleine discussion, vous penché à la portière et moi agitant joyeusement ma documentation à l’usage des futurs parents!

 

 

CARPE DIEM

Tiens donc, Watson!Je vous surprends en flagrant délit de rupture de régime!

Vous n’allez tout de même pas me reprocher cette malheureuse tarte aux fraises ?

Watson, je vous ai quittée au déjeuner avec votre fromage-blanc-haricots-verts habituel et vous voici deux heures plus tard dégoulinante de crème pâtissière Résistez, que diable!Auriez-vous quelques soucis???? une baisse de moral que vous chercheriez à compenser?

Je ne me suis jamais sentie aussi bien, mon cher.Je sors d’un TP de géométrie dans l’espace.Rien de tel pour vous réconcilier avec votre image.

Je ne vous suis pas.

Eh bien je viens de faire la connaissance à domicile d’une patiente cubique.160 kg pour 1m60. Cubique,vous dis-je.

Et alors! ce n’est pas votre première patiente obèse, que je sache.Pourquoi cette soudaine euphorie,

Voir est une chose, examiner en est une autre,Sherlock. Essayez de visualiser la scène…Votre Watson, à genoux devant un clic-clac aussi agité qu’un porte-container en pleine tempête….

Je me concentre.

  Sur ledit canapé, une patiente fort enceinte et surtout d’une très robuste constitution.

L’angoisse m’étreint.Ne me dites pas que vous vous livrez à cet examen emblématique de votre profession,,

Il le faut bien.Elle est presqu’à terme et a des contractions.Elle est bien urbaine et afin de me faciliter la tâche, elle tient à pleines mains  les dodus replis de son bedon..

La suite, Watson!

Elle est aussi très émotive et lorsque je lui confirme que son héritier est en route elle ne trouve rien de mieux que de lever les bras en l’air,

Et alors?

C’est que je suis encore sur le terrain des opérations, Sherlock.Mon poignet est illico recouvert d’une déferlante d’abdomen!Les digues ont lâché!

Pauvre Watson, votre santé mentale me préoccupe.

   Rassurez vous, Sherlock, nous avons toutes deux survécu à l’avalanche.Mais en sortant de chez elle, alors que les ambulanciers se préparaient à la brancarde vers la maternité, une impression de grande légèreté m’a envahie, et une impérieuse envie de tarte aux fraises, pour une fois.

 

 

 

 

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LA FOIS OU J’AI ETE VEXEE,QUAND MEME!

C’est l’été. Le chef-de-quand-j’étais-à-l’école est revenu.Il remplace Super-Chef parti en vacances avec sa femme -qui elle aussi est sage-femme,air connu.

Je viens de me bricoler une petite crise de doute avec la patiente de la chambre Jonquille-chez nous pas de numéro, Mademoiselle,dixit la femme de John Wayne qui est aussi actionnaire de la clinique, mais des couleurs.Un jour, j’ai voulu assortir les transmissions à la couleur des chambres.Mauvaise idée.Trop bariolée. J’ai rangé ma boîte de feutres.

Là, je viens de refaire un enregistrement à la p’tite Jonquille parce que celui de ce matin, je l’ai trouvé plutôt bof!Bébé dormait sans doute.Sauf que Madame sa Maman est entrée pour hypertension importante à 33 semaines.Sa tension fait des montagnes russes depuis deux jours et je trouve que le rythme fœtal de cet après-midi est un gros poil plus plat que celui de ce matin.Je médite au milieu du couloir en agitant mes enregistrements comme des banderoles.

Chef arrive.Je lui tends mes rouleaux;il est de garde mais c’est une patiente de John Wayne.Un coup d’œil.Tout plat, le rythme et même si on regarde le petit bout,là, un peu sinusoïdal, non?.34 semaines c’est un peu jeune,mais on césariserait à moins .

Bien.John Wayne est en consultation. Chef va descendre lui monter la chose.

Les deux blouses blanches remontent.

Pour une fois, John Wayne a laissé son bistouri au vestiaire. Il rechigne à césariser.Sans doute obligations mondaines cet après-midi? Un petit loto du Rotary…ou alors un week-end relais et château avec Madame son actionnaire.

Il se tourne vers moi: « Qu’est-ce que vous en dites? »

Moi,j’en dis que si tu ne fais pas confiance à Chef. c’est pas à moi de dire quoi que ce soit.Moi sage-femme toi DOCTEUR…Je reste digne.

« Le fœtus ne répond pas aux sollicitations,la maman dit qu’il ne bouge presque plus depuis hier soir.Et sa tension augmente. »

Il dégaine enfin.

« Bon.Préparez-la,je vais césariser.Prévenez l’hélico.Je vais parler à Madame et à son mari. »

Nan, je vais rester au milieu du couloir et faire un rallye de fauteuils roulants avec Chef, tiens.

Deux heures plus tard,John Wayne et Papa Jonquille regardent Bébé Jonquille s’envoler vers la grande ville.Bébé jonquille a été super malgré le liquide méconial et sa petite souffrance chronique.Du haut de ses 1600 grammes elle assure comme une pro.

Papa Jonquille se tourne vers John Wayne et clame sa reconnaissance  « Oh merci DOCTEUR, sans vous….. »

John Wayne est impérial. « Je fais juste mon métier, monsieur. »

Pour un peu,Chef et moi on applaudirait tellement c’est beau.

In petto je ronchonne un max.Et nous, on n’a rien fait, peut-être?

Chef aussi est un peu crispé tandis que John Wayne s’éloigne majestueusement dans le soleil couchant.

I am a poor lonesome sage-femme, tout à coup.

Chef grimace.Je dis « Je sais,c’est dur de vivre à côté d’un grand Homme.C’est John Wayne.C’est mon héros. »

Chef finit par se marrer.

« Tu viens, on va faire la visite! »

Les Héros,ce soir, c’est nous.

 

 

DANS LA VRAIE VIE C’EST PAS COMME A LA TELE

Elle a quinze ans à peine.

Elle devrait être en train de réviser son brevet.

Elle devrait être avec ses copines, à grignoter  des cochonneries en gloussant comme des pintades.

Elle devrait être en train de rêver à ce qu’elle fera demain.

Au lieu de cela , elle est assise dans le cabinet de consultation.

Elle m’explique d’un ton rageur que je n’y connais rien.

Qu’elle n’a  jamais vraiment couché avec son copain, juste des gros câlins sans aller au bout.

Sauf peut-être à l’anniversaire de cette blondasse de T. Mais elle n’est pas sûre, elle était raide cuite.

Que d’abord elle n’en veut pas de ce ballon et que je dois me débrouiller pour le faire passer.

Que tout ça n’est pas possible, son père va la mettre d’équerre.Il va lui confisquer son portable, déjà qu’elle est privée d’ordinateur depuis son dernier bulletin.

Sûr que sa mère va mourir de chagrin, elle qui sanglote tous les soirs à cause du père qui découche.

En plus son copain est un enfoiré de boloss, il est déjà avec une autre pouffe.Elle va les maraver sévère, tiens, que même Face…ne les reconnaitra plus…..

 

Je botte en touche,j’appelle la gynéco.A cinq mois de grossesse nous sommes désarmées.

Le service de pédopsychiatrie accepte de la prendre en charge immédiatement.

Elle pleure comme la petite fille qu’elle est encore.

Au moment de monter dans l’ambulance, elle serre ma main très fort

« M’dame, j’veux mourir.J’ai grave la haine. »

Moi aussi