Archives mensuelles : juin 2013

FRAICHEUR D’ESPRIT

Dialogue impromptu entre la sage-femme et M. sur un passage piétons  un jour de marché

M: « Tu sais,j’ai bien réfléchi.Un autre enfant c’est pas possible. »

Moi « Tu as vu un médecin pour ta contraception? »

M: « Oui,j’ai vu mon gonopologue.Il m’a proposé une inauguration des trompes.Comme ça je serai tranquille. »

Moi: « —— »

M: « Et si ça suffirait pas je me ferai retirer le petit russe. »

 

LA FOIS OU J’AI COMPRIS QUE JE NE SAVAIS PAS TOUT

Madame Chose m’énerve.
Madame Chose me résiste
Elle est entrée en début de garde.Travail bien commencé.deuxième bébé,premier accouchement comme une fleur dixit son mari.La fleur dit que c’était un peu dur quand même,mais bon,c’est la nature et même les animaux ont l’air de souffrir en accouchant,n’est ce pas?
« vous avez des enfants,Mademoiselle? » me glisse Madame Chose entre deux gémissements.
Nan.Et quand je vois comme la fleur déguste,j’avoue que j’ai bien envie d’attendre encore un peu avant de cultiver la petite graine.
Bref Madame Chose est une fleur qui peine à éclore me souffle mon mauvais esprit
Le travail traîne en longueur,le bébé est un peu costaud et il a eu l’idée saugrenue de se présenter tête droite et front altier-Présentation en bregma pour les connaisseurs.

C’est long,c’est lent et ça use les nerfs de la sage-femme.
Cela fera bientôt huit heures que j’essaie de convaincre le petit bonhomme orgueilleux que ça irait beaucoup mieux si il voulait juste fléchir un peu la tête pour que Monsieur Chose puisse aller raconter partout ses péripéties botaniques.
Rien n’y fait.
Bregma je suis,bregma je reste me fait savoir Chose Junior.Alors nous allons passer au cran supérieur.J’appelle le chef et on va voir ce qu’on va voir!
Super Chef prend placidement mes explications. « Bon,si ça n’avance pas,on va la césariser.Fais la descendre au bloc,j’arrive. »
Quelques instants plus tard il me rappelle . « Fais la descendre à pieds,ça ira plus vite. »
Bien,patron.A pieds.C’est cool.
Madame Chose se lève entre son mari et sa sage-femme et entame le chemin vers sa délivrance.Et soudain,miracle;ça pousse nous crie-t’elle,arcboutée au milieu du couloir sur une chaise roulante qui traînait là.
Alarme.

Panique à bord.
Elle pousse comme une folle et Chose Junior fait soudain son apparition.J’ai juste le temps de le récupérer avant qu’il n’effectue son premier vol libre sous les yeux d’un chef goguenard surgi comme un diable de l’ascenseur.Le père me souffle: « Je vous l’avais dit qu’ elle accouchait comme une fleur! »
Super Chef me félicite « Bel arrêt de volée,madame la sage-femme. »
Je hais Madame Chose qui me remercie en pleurant.
je hais Monsieur Chose qui pavoise parce que c’est un gros garçon qu’on appellera Jean-François comme son grand-père.
Je hais Chose Junior et son crâne de dignitaire aztèque.
Et je hais Super Chef qui me glisse à l’oreille « On n’apprend pas tout à l’école,hein.Souviens-toi,si un bregma te résiste,fais marcher la mère jusqu’au bloc.Un peu d’exercice ne nuit jamais. »
Saleté de bregma,je te hais.

SUR LE VIF

Tiens aujourd’hui me revient en tête un de mes premiers exploits sur le secteur PMI ,comme on dit dans les bureaux.J’ai maintenant une bonne main d’années d’expérience.Imaginez une courageuse sage-femme mandatée par la maternité locale pour visiter une de leurs patientes ,diabétique sortie contre avis médical.Shazam…on frotte la lampe et le génie apparait…A moi seule je vais convaincre la dame de bien suivre les prescriptions ,de revenir en consultation régulièrement et d’être bien sage.Ils ont oublié de me prévenir que la dame en question vit en caravane le long de la voie ferrée.
Je suis jeune,j’y crois.
Une heure plus tard,j’y crois moyen.Je me suis perdue entre les caravanes de ce fichu camp où les chiens aboient.où les mômes me regardent en se bidonnant entre deux reniflements,où je patauge au milieu de flaques et de substances étranges.
Je sens que je craque.Mais le dieu des sages-femmes me prend en pitié;un des marmots dégoulinants de morve consent à me renseigner.Par là-bas il y a bien une dame à gros ventre .
J’ai enfin atteint le Graal.Je vais pouvoir délivrer la bonne parole et sauver la mère et l’enfant.Enfin je crois.
La majestueuse maitresse de céans me fait signe de m’asseoir.J’hésite entre une chaise bancale à l’allure de menu de cantine tellement elle est constellée de taches au subtil dégradé et un fauteuil défoncé où bave un magnifique berger des poubelles genre carrefour de labrador et de boxer.Je suis tentée par l’exotisme de la chose mais je finis par poser une fesse sur un vieux canapé-lit aux coussins éparpillés .Malédiction!. De sous mon postérieur s’élèvent des gloussements indignés.Je viens de commettre un « poussinicide »en écrabouillant la poule de compagnie en pleine couvaison.Heureusement j’ai juste fait une omelette de deux œufs.Les autres sont saufs.
Ce jour là j’ai fini l’entretien debout.

Je suis sortie dignement .

« Tu reviens quand tu veux » qu’elle m’a dit la dame ,en virant la poulette outragée.
Les môminets m’ont escortée jusqu’à la dernière caravane en couinant de plaisir.

Vivivi.Mon deuxième nom c’est Tueuse de Poulets.
C’est la première fois que je fais une interruption de maternité chez une volaille.J’en ris encore.

LA FOIS OU IL AVAIT NEIGE POUR NOEL

Hiver dans l’est.Neige et verglas.Je suis de garde pour Noël et ô surprise le Chef parti au soleil est remplacé par un chef que j’ai connu comme interne à l’école de sages-femmes.Dure,la vie des remplaçants itinérants dans les petites villes de province.

La maternité est tranquille.Il n’y a pas beaucoup de mamans et encore moins de visiteurs,le constructeur de la clinique ayant eu l’heureuse idée de l’établir sur une butte pour qu’on la repère de loin sans doute.Mais question accessibilité,ça coince un peu et dès qu’il neige on se croirait dans une base antarctique abandonnée de tous.On ne peut rallier la mater qu’à pieds.Même les ambulanciers le font.

Pour l’instant je me contente d’une prière à Sainte Rita,patronne des causes perdues pour que les bébés attendent le redoux pour pointer leur frimousse.

Le chef remplaçant a renoncé à affronter les congères et nous faisons la revue comparée de nos souvenirs d’étudiants(surtout la fois où le grand patron nous a fait dévisser les pieds de la table d’accouchement pour être sûr de ne pas trop tirer sur son Tarnier.-si la table vient c’est que je tire trop! )

Et tu te souviens aussi quand j’ai fait ma première version podalique ?

Ah oui et le jour où l’ascenseur est resté coincé entre deux étages avec toi dedans?

Bref,nous sommes en version désert des Tartares quand soudain l’ennemi arrive-pardon le standardiste nous appelle.

« Vous devriez venir,là.J’ai un  monsieur qui dit que sa femme va accoucher dans le virage »

Ben oui je vous ai dit que la clinique était sise en haut de la colline.Mais en prime ça tournicote comme à Disneyland en grimpant doucement pour que le promeneur parvienne au sommet sans fatigue dixit la plaquette de pub de la boîte.

« Mais quel virage? »

« Ben en bas.Il a pas pu monter il il dit qu’elle peut pas descendre parce qu’elle est en train de pousser. »

Mon Dieu quel sublime instant de solitude!. Dans un sursaut de lucidité je traduis le message.La voiture est arrêtée tout en bas de la pente,le futur papa a réussi à monter nous prévenir que sa femme était en train d’accoucher dans icelle voiture par moins cinq degrés au moins.Branle bas de combat.J’attrape une boîte d’accouchement,nous chopons chacun un manteau le chef et moi et nous voilà partis. .

La descente est ardue pour notre expédition polaire,ça glisse un max.Le mari n’a pas menti,sa femme est vraiment très en train d’accoucher dans la 4L familiale.C’est leur quatrième bébé,il a un  peu l’habitude,avec les vaches,mais sa femme a insisté pour venir malgré la neige.

Oh là, c’est bien Madame une telle confiance.Mais la maison n’est pas mal non plus pour ce genre de sport.On appelle le SAMU qui arrive en hélico et ça évite à la sage-femme et au médecin de faire les zouaves en patinant comme des pingouins sur la banquise pour récupérer un superbe nourrisson qui braille à pleins poumons dans cette stupide 4L glaciale.

Sans compter que maintenant il va falloir la remonter ,cette fichue pente!

Le standardiste n’a pas résisté.Il a pris une photo qui est restée longtemps sur le bureau du Chef à son retour!

Une véritable cordée d’alpiniste avec en tête les brancardiers de l’hôpital venus gentiment prêter main forte au secteur privé pour remonter l’heureuse accouchée,puis la sage-femme portant le nouveau-né emballé dans le manteau de son père,suivis du médecin hilare et de Super Papa en magnifique combinaison agricole kaki.

Chaque fois que je trouvais le boulot crevant,chaque fois que Sainte Rita me faisait faux bond,je repensais à ce jour de Noël où le petit Jésus était passé nous voir en raquettes.

LA FOIS OU UN BEBE M’A FAIT PLEURER

Un dimanche tranquille à la campagne.La petite sage-femme-qui-a-fait-ses-études-à-Paris, même si elle est née à 50 kilomètres de là,est de garde.Il fait beau et je musarde dans le couloir.Je ne le sais pas encore mais je vais bientôt affronter le grand croquemitaine des sages-femmes.La mort qui guette derrière la vie.

Ce bébé-là.c’est celui qui ne grandira jamais,celui qui n’aura jamais vécu mais dont je me souviens encore.

C’est l’heure du goûter dans les chambres.Je descends nonchalamment à l’accueil,parce que c’est dimanche et que j’ai fait deux super accouchements hier.Même que le Chef m’a dit que je bossais aussi bien que sa femme qui elle aussi est sage-femme mais qui ne travaille plus maintenant à cause des enfants(eh oui en province on s’arrête de bosser quand on est la femme du Chef )

Me voilà devant un jeune couple tout mimi.Le futur papa m’avoue qu’ils ont hésité à venir parce que le bébé n’est attendu que dans quinze jours;et puis en même temps sa femme n’a pas si mal,juste un peu de temps en temps.Ah oui elle perd aussi quelque chose depuis deux jours.Alors ils ont pris la voiture -40 kilomètres de petites routes bien étroites et sinueuses -pour être rassurés.

Quelque chose qu’elle perd depuis deux jours…Pas beaucoup de contractions…Presque à terme.

Mon petit fichier personnel d’obstétrique me souffle:pas grave,ma poulette,bouchon muqueux,accouchement imminent…Deux doigts de Spasfon et le tour est joué.Fin de partie et fin de dimanche tranquille.

Je décide de commencer par vérifier de visu « le quelque chose » .Dans ma tête retentit une alarme de panique.Ce n’est pas le bouchon muqueux,mais du méconium.Le bébé ne va pas bien du tout.son rythme cardiaque est à peine à 60 par minute au monitoring que je pose en tremblant..

Je sais que mes mains tremblent en prenant le téléphone pour appeler le Chef.Ma voix tremble quand je lui demande de venir vite.Tout tremble.Le Chef arrive en trombe pendant que je dis aux parents que le bébé qu’ils attendent encore joyeusement a un problème et que…Le Chef prend le relais pour annoncer que le bébé dont nous entendons le cœur battre de plus en plus lentement..Tout doucement …50 …40…30…est en train de nous quitter.J’entends à moitié le Chef expliquer aux parents qu’il ne pourra rien faire.que leur bébé souffre depuis trop longtemps pour espérer le sauver par une césarienne.mais qu’il va provoquer l’accouchement le plus vite possible.L’anesthésiste va arriver.

Je ne perçois plus le poum-poum du monitoring.Le Chef a coupé le son et me pousse dans le couloir.Je pleure ,comme les parents.

Le Chef me regarde.Rien à faire que d’attendre.Trop de souffrance fœtale et trop de retard Pas de césarienne pour un bébé au cerveau détruit.

Le Chef me dit tout à coup

« Ce métier il y a des jours où je le déteste »

Moi aussi.

Tout de même j’aurais bien aimé que ce jeune couple vienne deux jours plus tôt.

.