PUISQU’ON VOUS DIT QUE C’EST POUR VOTRE BIEN

Quand l’hôpital se croit obligé de faire le bien des patients sans leur consentement,grrrrrrrrrrrrrrrrrr.Et du moment qu’on est à peu près certains qu’elles n’y comprennent rien,on peut leur faire tout et n’importe quoi.De préférence quand elles sont un peu pas d’ici et supposées pas assez éduquées  pour se plier à nos diktats.ou pas assez fines pour comprendre toutes les injonctions médicales qu’on leur braille (c’est normal,tout le monde sait bien que le français hurlé passe mieux niveau compréhension).C’est vous dire si j’ai des occasions de ronchonner,vu que toutes mes patientes sont estampillées label Services Sociaux.Et donc au mieux modèle famille Groseille,au pire à peine capables de comprendre ce qui se passe dans leur utérus.

C’est tellement rôdé dans la tête de mes collègues hospitalières que quelquefois elles ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur dossier (pardon,collègues) et me font suivre des patientes qui en vrai n’en ont absolument pas besoin.Je ne dis rien,ce sont mes dossiers-relax,héhé.

Or donc,en début d’année,les urgences,en bon nœud de triage instantané,m’adressent une patiente parce qu’elle est turque(si si ) et depuis très peu de temps en France donc présupposée sans papiers et sans droits ;elle doit relever donc automatiquement de mes compétences.Or il se trouve que la jeune dame en question est née de l’autre côté du Rhin,qu’elle est de nationalité allemande et bénéficie d’une prise en charge européenne.Nous conversons dans la langue de Goethe, puisqu’elle ne comprend pas le français et que je me débrouille encore assez bien pour lui expliquer le suivi de grossesse,les examens( y compris les marqueurs HT21 -qu’elle refusera- j’ai le temps,elle est à peine à 10 semaines de grossesse) J’en profite eu égard à son rhésus négatif pour glisser la prévention Rhésus.Après avoir bien réfléchi,elle décline aussi l’injection .

Elle me trouve sympa,j’entrevois un dossier reposant.on se dit en allemand ,bien sûr que si sa grossesse se passe bien,on peut faire un bout de chemin ensemble. Je vais donc la suivre en prenant soin de noter EN GROS en gras en rouge à chaque consultation qu’elle ne souhaite pas d’injection préventive.Ce qui est son droit même si je n’en pense pas moins.Nous franchissons haut la main le cap des 33 semaines.

La semaine suivante,elle passe aux urgences pour un banal rhume.Elle ne reviendra pas à la consultation suivante,elle me téléphonera en pleurs pour me dire qu’elle accouchera dans une autre maternité.

Aux urgences,sans la prévenir ni lui demander son avis on lui a fait cette fichue injection qu’elle refusait.Elle a compris après coup et ne décolère pas.

ET MOI DONC.

C’était son choix, en toute connaissance de cause.

Il y a encore du chemin,non,face au pouvoir médical ?Et je n’ai donc pas fini de grommeler,moi!

MAIS TU ES BIEN SURE QU’ELLE PEUT MOURIR ?

Elle a 15, 20, 35 ou 42 ans.
Elle s’appelle Meriem, Oumou, Victorine ou Gloria.
Elle attend son premier enfant ou elle en a d’autres au pays dont elle n’a aucune nouvelle depuis qu’elle est partie.

Elle a un mari,un copain disparu dans la nature à l’annonce de la grossesse ou un souteneur qui décide soudain de se débarrasser d’un outil devenu inutile.
Elle vient d’Afrique, de Syrie, du Brésil ou d’Albanie.
Non contente d’être sans papiers, sans couverture sociale et sans hébergement, elle se paye le luxe d’être enceinte et de garder cet enfant malvenu dans sa situation.
Sans vergogne elle squatte nos rues nos stations de métro, nos terrains vagues ou nos hôtels louches pour y dormir.
Elle profite sournoisement de nos poubelles et de nos rebuts pour se nourrir et se vêtir.
Elle a marché pendant des jours, pris un bateau surchargé ou un avion low-cost avec pour unique projet de bénéficier des largesses que dans notre grande bonté nous accordons à foison.
Au début tout allait bien.la sage-femme de PMI s’est démenée pour qu’elle ait un suivi comme toutes les autres femmes enceintes grâce au budget départemental qui permet de prendre en charge ses factures. De bric et de broc la vaillante sage-femme a même réussi à lui fournir vitamines et autres médicaments en rançonnant les visiteurs médicaux qu’elle n’accepte de recevoir qu’à cet usage. La boîte à madeleines s’est bien souvent ouverte pour ces patientes qui font rarement plus d’un repas par jour.

Et patatras, voilà que la donzelle a l’outrecuidance de compliquer sa grossesse qui d’un diabète bien sévère qui d’une hypertension rebelle ou d’une menace d’accouchement prématuré. Car bien sûr c’est évident, elle veut profiter encore plus de notre bon cœur.Mauvais plan!!
Alors la comptable sociale (oui, j’appelle ainsi l’assistante sociale) s’affole tout à coup. Elle sort le grand jeu moralisateur car la PMI doit passer la main lorsqu’une pathologie s’installe.Plus de financement possible,c’est à l’état de s’en charger.Retour à la case facturation hospitalière
Alors, Madame il va falloir payer vous, savez.
Meriem, Oumou, Victorine, Gloria vous allez devoir assumer votre choix .Et vous savez ici rien n’est gratuit.bon il y a bien une possibilité ,je crois que ça s’appelle le fonds pour les soins d’urgence mais c’est ouhlala très compliqué.Et on n’est pas sûr que ce soit accordé……..,Ça m’ennuierait que vous receviez les factures dans 2 ou 3 ans,hein;Alors on va dire qu’on ne fait pas la demande,c’est plus prudent pour vous.Et puis la grossesse c’est pas une maladie,d’abord!Qui me prouve que vous êtes en danger vital?Ah le médecin a fait un certificat ? Ben je ne vois pas écrit danger vital là dessus!M’a pas l’air bien convaincant tout ça

Allez,débrouillez vous jusqu’à ce que vous ayez 3 mois de résidence.Promis,je ferai votre dossier AME .En attendant,PAYEZ et au revoir Madame!

C’est sûr que présenté comme ça, ça vous refroidit tout autant que les vagues où vous avez failli vous noyer en venant par chez nous.Quant aux pathologies, elles ne font pas de quartier et ne vous demandent pas si vous êtes éligible quand elle vous tombent dessus .Elle vous prennent votre bébé et vous bousillent la vie sans vous demander vos papiers.Et oui, Madame la comptable sociale, un bébé peut mourir, sa mère peut mourir d’un diabète mal soigné ou d’une hypertension négligée.

Avant de retourner râler en consultation je vous glisse ni vu ni connu le texte de l’assurance maladie concernant le-dit fonds soins urgents.

Des fois que j’aurais mal lu.

LA PROCÉDURE DES SOINS D’URGENTS

Seuls sont pris en charge, les soins urgents dont l’absence entraînerait une atteinte du pronostic vital ou une altération de l’état de santé grave et durable pour la personne ou l’enfant à naître.

Sont également considérés comme relevant des soins urgents :

  • les soins destinés à éviter la propagation d’une pathologie infectieuse transmissible (sida, tuberculose..),
  • les examens de prévention réalisés pendant et après la grossesse et visés aux articles L2122-1 et suivants du Code de santé publique,
  • les soins dispensés à la femme enceinte et au nouveau-né,
  • les interruptions de grossesse pour motif médical,
  • les interruptions volontaires de grossesse.

Le médecin appelé à traiter le patient consigne dans le dossier médical de celui-ci les motifs justifiant le caractère urgent des soins dispensés. Ce dossier devra être présenté, sur demande, au médecin du contrôle médical de la Caisse du lieu d’implantation de l’établissement.

PENDANT LES TRAVAUX LA MAISON RESTE OUVERTE

Ma chère Watson

A peine 2 mois depuis votre départ et déjà je ne me reconnais plus.

Moi Holmes,le légaliste,je me surprends à imaginer ce que vous auriez fait dans telle ou telle situation.Je râle,je bricole des solutions abracadabrantesques moi aussi!

Et je me plais à croire que je suis votre émule et que vous seriez fière de moi.

Tenez,la semaine dernière,quand j’ai offert la dernière madeleine de votre boîte à la jeune demoiselle qui venait de me narrer une rocambolesque histoire de prince charmant venu la séduire jusque dans son village pour ensuite l’abandonner enceinte et éplorée sans même un regard,j’ai à peine hésité.

Je crois même vous avoir entendue me dire qu’il serait bien avisé de la remplir à nouveau,cette corne d’abondance !

Quand l’assistante sociale du service lui a martelé qu’elle devait assumer son choix,qu’elle n’avait qu’à repartir puisqu’ICI personne ne lèverait le petit doigt pour l’aider-parce que quand même cette histoire de vil séducteur évanoui dans une gare,c’était tellement rebattu que pas un être sensé et civilisé ne mettrait un euro dessus-j’ai même vu rose foncé (sage-femme oblige) pour lui rétorquer qu’elle n’était pas au dessus de la loi et que ce n’était pas à elle de décider qui pouvait rester ou non .

Je crois avoir élevé la voix très fort tout autant que vous le faisiez.Je me suis creusé les méninges pour trouver une solution

Pauvre jeune demoiselle, déjà en sanglots avant d’affronter cette Gorgone méprisante !

Puisque je suis le pilote du navire,permettez moi de vous faire partager ce récit.Si d’aventure vous n’êtes pas perdue dans les limbes du désespoir,peut-être consentirez vous à donner quelque encouragement à un pauvre Holmes débutant en PMI.

Je suis née dans un village d’un de ces pays que vous qualifiez de sous-développés.Mon père avait 3 épouses,je suis la dernière de ses 10 enfants.J’ai grandi sans ma mère morte en couches,mais choyée par mes sœurs aînées comme le bébé de la famille.

L’été de mes13 ans,des soldats sont passés au village.Je n’ai pas eu le temps de m’enfuir.Ma fille est née et morte à l’hiver suivant.

Ma tante m’a prise chez elle à la ville.Je suis allée à l’école,j’ai appris à écrire et lire.Souvent le voisin venait chez ma tante parler de son fils qui vivait dans une belle maison,là bas au pays merveilleux de France.Mes sœurs et ma tante ont pensé que ce serait un bel avenir pour moi après ce que j’avais vécu.Elles ont économisé et m’ont offert une belle dot.

Le jeune homme est venu,on s’est mariés.Il m’a amenée ici et installée dans un hôtel.Ce n’étaient pas les soldats qui venaient,mais ce n’était pas mieux.Maintenant j’attends un bébé et je ne lui sers plus à rien,alors il m’a dit de partir et de marcher jusqu’à un hôpital.

J’ai marché,j’ai demandé mon chemin.J’ai ma valise avec moi avec tout ce que je possède.Je suis fatiguée et j’ai honte

Je ne peux pas dire à mes sœurs et à ma tante ce qui m’est arrivé,elles pensent que je vis dans une belle maison et que je suis heureuse.Au téléphone je mens parce qu’elles méritent de penser que ma vie est belle après ce qu’elles ont fait pour moi.

 

Holmes,remplissez la boîte à madeleines,je reviens !!!!

 

LE TESTAMENT DE WATSON

Holmes me faisait justement remarquer la semaine dernière que je n’étais pas très bavarde depuis un moment.

Oooh de temps à autre une idée de billet voltige bien quelque peu dans ma tête,petit frisson fantôme vite dissipé .

L’histoire de Mariamou? Celle d’ Urielle ? Les larmes de Karimatou ou les sanglots de Shérazade?

Le calvaire de Gloria ou de Bridget dans les prisons si loin?

Le désarroi de Sory,les angoisses de Jade..

Je construis le récit,je rédige ..J’entends  Holmes me dire tout à trac: ma chère Watson,vous avez déjà dix billets au moins avec la même histoire,les mêmes doutes….

Alors je laisse un instant flotter dans mon cerveau les bribes d’un billet mort-né,je le laisse rejoindre les dix autres dont il est l’alter ego.

Ces billets qui me rappelle à quel point l’humanité est menacée en chacun de nous.

Holmes a raison,je n’écris plus parce que j’ai déjà tout écrit sur la misère qui grandit dans notre société si égoïste,si fière de son indifférence .

Holmes a raison,je vous ennuierais avec tout cela.La faim ,la peur, la honte,le désespoir,je les côtoie tous les jours.

Pas besoin d’aller très loin,chaque jour ils s’invitent dans mon bureau.Chaque jour je désespère un peu plus des réactions haineuses et méprisantes des bien-pensants qui n’ont ni faim,ni froid.

Des collègues pour lesquels le sommet de l’angoisse c’est de savoir où organiser les prochaines vacances,hôtel ou croisière.

Des bons apôtres qui me regardent froidement en pensant que je suis bien naïve de croire tous ces récits.

Des soignants qui balaient mes scrupules d’un sec »Si son bébé meurt ça sera la faute du système,pas la nôtre »

Relisez mes billets,mélangez les noms,les lieux les dates.Les souffrances sont les mêmes,le désespoir n’a pas de nationalité

Alors Watson va se taire pour un moment.Je vais plutôt penser à Papa Plume qui a choisi de partir avec Maman Plume,parce que ce monde qu’à  nos 17 ans nous avions rêvé libre et fraternel a tout de l’enfer en devenir.

il est temps de pousser la porte du Café des amis,venez,je vous y attends à côté du babyfoot.C’est ma tournée

 

 

PETIT BONHEUR DU JOUR

Bien bien bien.
Tu es là à te dire que franchement le boulot c’est pas ça.
Les collègues t’ insupportent.
Surtout bizarrement les collègues psychiatro-psychologues -si si- qui te prennent pour leur vaguemestre au mieux,au pire pour leur exécutant des basses-oeuvres quand elles t’enjoignent de prévenir madame Machin que la sortie de la maternité avec le bébé,ça va pas du tout du tout être possible parce qu’elles la jugent incapable de s’occuper dudit-bébé,mais ne veulent pas le lui annoncer elles-mêmes pour ne pas être «un mauvais objet»
Surtout les collègues sages-femmes -eh oui- qui te balancent que tu ne leur sers à rien puisque tu refuses d’assurer les urgences,alors même que dans ton profil de poste c’est écrit noir sur blanc que jamais au grand jamais tu ne dois le faire.
Bon,tu râles,tu boudes.
Tu te dis que tu vas les laisser en plan et aller cultiver ton jardin.
Tu te dis que la retraite c’est une chouette projet,là,tout de suite.Genre maintenant.
Et puis ChefChoupie s’installe à côté de toi au self alors que tu grommèles in petto ta lassitude et ta colère et se lance dans un dithyrambique hommage à tes qualités.Elle te dit même qu’elle se demande comment elle ferait sans toi qui prends de plein fouet tout ce que les autres appellent les «cassosses». De quoi rougir pour le reste de la journée.
Elle ajoute qu’elle espère que tu vas tenir le coup parce que ouhlala c’est terrible tout ce que tu dois voir et que c’est pas normal du tout que tu sois seule à gérer tout ça.

Ton humeur rosit un peu
Et puis un matin,dans le bus,alors que tu te dis qu’il faut encore assurer une journée,la jeune fille assise à tes côtés te dit soudain «Madame,vous me reconnaissez?»
Bien sûr que tu la reconnais,tu as même raconté son histoire ici mavieenrose.org/2013/10/06/cer…
Elle sourit,elle raconte sa vie à la fac et ses projets d’avenir.Elle aussi se souvient de tout,du doudou que tu lui as donné quand elle est partie pour la salle d’opération,des gâteaux que tu lui as glissés ensuite parce que «vraiment j’avais trop faim,madame»
Avant de te quitter,elle t’embrasse pour te dire merci et te souffle à l’oreille que tu es comme sa deuxième mère,que tu ne l’as pas mise au monde,mais que tu lui a ouvert le monde des adultes;et que si elle a un jour une fille,pour sûr elle lui donnera ton prénom.Enfin,en deuxième position.Mais elle ne t’oubliera pas,juré promis craché.
Pour la retraite,c’est loupé.Et les psychomachins n’ont qu’à bien se tenir,ce n’est pas demain la veille qu’elles seront débarrassées de toi!!! C’est pas non plus demain que tu inscriras les patientes au tableau opératoire et que tu planifieras les césariennes!!!

 

Allez,au boulot.

OMBRE

Je voulais écrire un petit article.Pas bien drôle, sans doute, parce qu’en ce moment la vie ne tourne pas plus rond à la mater que ce qu’on en voit dans les journaux télévisés.
Mais bon,je pensais trouver un petit quelque chose de réconfortant.Une petite histoire qui vous ferait venir un léger sourire aux lèvres au moins.
J’ai convoqué mon triumvirat cérébral personnel.
Watson et ses coups de cœur.
Sherlock et ses scrupules administratifs.
Le Bibliothécaire et ses carnets-souvenirs débordants de prénoms et de visages.
On a agité la malle en tout sens,en se disant qu’il nous restait bien dans un petit neurone une image souriante,un clone de Tchoutchanpotche agitant sa main au dessus de la boîte de biscuits.
On a cogité,cherché.
On a ramené à la surface autant de dossiers sinistres que les vidangeurs du Canal Saint Martin ce mois -ci.
Des récits de souffrance identiques à ceux de Mamounette la grand-mère arménienne de mes 20 ans.
Des récits de guerre identiques à ceux du petit Docteur C. venu de la baie d’Halong dans un boat-people, comme on disait alors.
Des récits de misère .
Des récits de honte ravalée quand les poubelles de nos trottoirs se transforment en supermarché pour migrants .
Des récits sordides de survie à tout prix quand il ne reste que sa dignité à vendre.

On n’a pas trouvé.
On s’est juste juste serré les uns contre les autres dans ma tête pour faire une place à la recrue qui s’est glissée à nos côtés.Une ombre silencieuse et endeuillée.
C’est le nouveau membre de l’équipe,Madame Désespoir.
Parce que des femmes enceintes dorment dans la rue et qu’il n’y a pas d’hébergement possible.
Parce qu’elles ne font souvent qu’un repas dans la journée  et qu’il n’y a pas d’association pour les nourrir plus souvent.
Parce que nous détournons les yeux pour ne pas y penser le soir en rentrant chez nous.
Parce que de plus en plus de voix susurrent qu’elles n’ont rien à faire chez nous,ces trouble-fête qui voudraient profiter de notre vie à nous.

Parce que Sherlock se désespère de ne pas pouvoir respecter la justice .
Parce que le Bibliothécaire se désespère de voir ressurgir de vieux démons  .
Parce que Watson se désespère de n’avoir plus la force de protester .

MIGRANTE ? VOUS AVEZ DIT MIGRANTE?

Migrantes
Le jeu dont vous ne souhaiterez pour rien au monde être le héros

Pour jouer vous n’avez besoin d’aucun accessoire.

Ni dé,ni crayon.
Pas de papiers non plus ou alors des faux .
De toute façon personne ne vous croira.

Commençons.
Vous êtes une femme.Enceinte. Pas le choix.

Si vous êtes un homme débrouillez vous tout seul,ce jeu n’est pas pour vous;vous n’avez pas les autorisations nécessaires pour participer.

Si vous n’êtes pas enceinte,allez directement dans la rue .Ou en centre de rétention.Allez où vous voulez en fait,ce jeu n’est pas pour vous;vous n’avez pas les autorisations nécessaires pour participer.

Si vous êtes une femme enceinte,répondez aux questions suivantes pour continuer à jouer :
Êtes vous sûre que c’est bien raisonnable un bébé dans votre situation? Une interruption de grossesse ,ça ne serait pas mieux pour vous et ce malheureux que vous allez entraîner dans votre errance ?
Êtes vous sûre de n’avoir aucune preuve de l’histoire que vous nous racontez ? Pas de passeport,pas de visa,nada ,nichts?Comment c’est possible,ça?Sur votre canot pneumatique y avait pas la place pour un passeport?
Êtes vous sûre que vous ne seriez quand même  pas mieux chez vous sous les bombes,voire en prison ou en camp de réfugiés plutôt qu’à dormir dans cette cage d’escalier,sans votre famille  ?
Êtes vous sûre que vous allez supporter de changer d’hébergement tous les quatre matins,sans savoir où vous dormirez le soir ni même si vous serez à l’abri?
Êtes vous sûre de pouvoir sauter deux repas sur trois ? Ou de pouvoir fouiller dans les poubelles quand vraiment votre estomac n’en pourra plus ? Parce que pour manger,va falloir être imaginative,hein Madame!
Êtes vous sûre de supporter les réflexions charitables sur votre mise défraichie,vos vêtements de récup’ et votre mine tristoune ?
Êtes vous sûre de ne pas fondre en larmes quand on vous égrènera les largesses
dont vous êtes censée bénéficier gratuitement grâce à la gentillesse de ceux qui travaillent, eux,et qui n’ont pas le quart de ce que vous leur arrachez sournoisement ?
D’abord êtes vous bien sûre de comprendre tout ce qu’on vous dit? Avec vous on ne sait jamais,hein ? Vous dites oui oui , mais vous ne faites pas d’effort pour parler !

Si vous avez répondu oui à TOUTES les questions vous avez le droit d’avancer en case 115.
Sinon, vous ne pouvez pas participer au jeu de la migrante.

Repartez sur votre canot pneumatique et refaites un tour pour rien.

Retentez votre chance ailleurs.

Arrivée en case 115,recommencez et recommencez encore.On est pas pressés,nous.Avec un peu de chance vous irez accoucher dans un autre hôpital.

Ou mieux dans un autre pays.Les voyages ça forme les migrants aussi.

Allez,bien le bonjour chez vous,sans rancune,hein !

CHAT SAUVAGE

Elle entre en trainant les pieds et s’affale sur la chaise devant le bureau.
Elle est trop tout.
Trop jeune,trop maquillée,trop agressive.
Trop seule.
Grandie trop vite.Elle sait tout de toute façon,et moi je la saoule avec mes recommandations.
Ne pas fumer. Ah ouais mais sa mère a bien fumé,elle!
Ne pas boire. Pis comment je peux penser qu’elle boit d’abord !Elle est pas alcoolique,hein !
Continuer à aller au collège où tout est organisé pour ne pas perdre pied,pour ne pas rester seule toute la journée. D’toute façon,les profs la saoulent,tout la saoule.Tout ça ça sert à rien.
Préparer l’arrivée d’un bébé dont je me demande quelle place elle va savoir lui faire dans sa vie .D’toute façon elle a droit à des sous et à des tas de trucs pour ça.Elle le sait, ses copines le lui ont dit.Même un appart si elle veut.
Je fais mon travail,tant bien que mal.Je n’ai pas trop  envie de faire des efforts pour ce chat sauvage qui me regarde à peine et répond de mauvaise grâce à mes questions .
Nan,elle a mal nulle part.
Nan,elle n’a besoin de rien.
Ouais,il bouge bien,surtout quand elle regarde des films d’horreur.C’est son truc,les films d’horreur.
Elle passe toutes ses nuits à en regarder,c’est trop bien.
Je rédige mes ordonnances,mes prescriptions..Pfffffff tous vos examens là ,ça me saoule,ça sert à rien.
Grrrrrrr un « Pourquoi venez vous me voir ? Si je comprend bien je ne sers à rien non plus ! »
Je n’ai pas pu le retenir, celui là !
Elle se marre .Parce que j’aime bien vous saouler moi aussi .C’est quand que je reviens vous voir ?

Le chat sauvage sort du bureau et rejoint son éducateur dans la salle d’attente.C’est bon,on peut y aller,on a fini.Pis j’ai faim!J’ai envie d’un MacDo,d’abord.

L’éducateur soupire.Elle le saoule.Mais il est comme moi,il fait son travail.

Tous les jours.

 

 

QUAND JE SERAI LOIN

J’ai revu Papa Plume.

Je veux dire on s’est vraiment retrouvés comme autrefois à discuter ferme dans une salle de café.
Sans Maman Plume murée dans son cachot de mémoire depuis que Miss Plume est morte.

Ce n’était pas le Cafédézamis de notre jeunesse,il a fermé il y a déjà longtemps.
Le patron a rejoint l’aumônier et le prof de philo de l’autre côté de nos souvenirs.
Ce n’est pas plus mal,on aurait eu l’air bête,Papa Plume et moi à jouer encore au babyfoot à nos âges.
On a fait un tournoi de «Tu te souviens de Unetelle? Mais si la prof d’histoire qui nous racontait les volées de cloches de l’armistice de 1918 et le père dont elle a vainement guetté des jours durant les pas dans l’escalier.»
«Et Machin le prof de maths qui promenait dans le monde logique de Lewis Carroll nos esprits de littéraires brouillés avec Pythagore et Euclide….»
«Et encore Truc,le prof de grec et ses muses dionysiaques…Le sifflet magique de Ptitzoizos rythmant nos déambulations graves pendant les récrés»
J’ai gagné la joute,Papa Plume était distrait.Tout fatigué et meurtri.
Au quatrième café, il a pris un air grave.
Il m’a redonné ce surnom que j’avais oublié.
Quand la prof de français chahutée perdait tout contrôle et prétendait envoyer même les absents chez le grand chef de bahut.
Quand le prof de philo me faisait changer de place dans la classe d’un Mademoiselle-La-Raisonneuse,allez donc aiguiser le cerveau de vos condisciples plutôt que de papoter avec votre alter ego.
Quand je lui donnais du Saint Augustin.
«Socrate, j’aurais pu au moins te demander en mariage à ce moment là,non?»
J’ai pffffuté bêtement.
J’aurais dit non de toute manière.D’ailleurs j’ai bien peur d’avoir dit non.
En ce temps là je voulais garder cet oiseau-là sur mon épaule.


Papa Plume a soupiré,il a ajouté
«C’est un peu con une déclaration avec 40 ans de retard,ça fait vraiment réchauffé.»
Du coup j’ai repffffuté que effectivement il y avait prescription, mais que d’ici une centaine d’années je changerais sans doute d’avis.
Il n’a pas vraiment souri.
Moi non plus.
Il m’a dit que pour Noël il allait offrir à Maman Plume un voyage en Suisse,un long voyage tranquille et serein,qu’il m’enverrait une carte postale de là-bas quand le moment serait venu.

Il a soufflé.
«Quand tu l’auras reçue, quand je serai loin,Socrate,tu viendras me rejoindre au Cafédézamis,j’espère.»

Alors j’ai compris que ce jour-là,quand la carte arrivera,Fifi l’oiseau s’envolera définitivement de mon épaule.

TCHOUTCHANGPOTCHE

Tchoutchangpotché entre dignement dans mon bureau entre Papa et Maman .
Il s’assied, sérieux et concentré.
Sage comme une image.
Tchoutchangpotché est toujours sérieux,toujours sage.
Il ne sourit même pas quand je m’escrime à prononcer son nom.De travers bien sûr.Mon tibétain est de niveau débutant pas doué.
Tchoutchangpotché ne parle pas beaucoup.L’interprète qui les a accompagnés la première fois m’a confié que Tchoutchangpotché est devenu bien silencieux depuis qu’il a quitté son infini de ciel et de nuages,là bas loin à l’est.
Il ne parle plus beaucoup,juste un peu avec Papa et Maman depuis qu’ils ont laissé derrière eux la ferme et les chèvres pashmina des grands parents.
Les pas d’exil les ont conduits dans une banlieue triste et sale,pas bien accueillante.
Tchoutchangpotché me regarde avec méfiance.Mais je suis une vieille sorcière gentille,j’ai toujours sur mon bureau une boîte pleine de friandises pour les petits Tchoutchangpotché tristes.
La première fois,j’ai poussé la boîte ouverte doucement et j’ai dit:
« Prends un biscuit,Tchoutchangpotché.»
Papa et Maman ont ri parce que vraiment je prononce très mal.Maman a pris un biscuit qu’elle a tendu à un Tchoutchangpotché impassible.
J’aime bien le mot biscuit, quand on le prononce on voit la pâte dorer dans le four.
On entend plein de petits bruits sucrés et odorants.
Aux rendez-vous suivants, Tchoutchangpotché s’est enhardi.Il a pris lui-même le biscuit dans la boîte.Papa et maman ont dit merci, Tchoutchangpotché s’est contenté d’un regard noir dans ma direction.
Aujourd’hui, j’ai oublié d’ouvrir la boîte.
Tchoutchangpotché est assis bien raide sur la chaise moche de mon bureau.Il me foudroie de ses yeux de petit garçon gourmand.
Papa et Maman ont parlé du bébé qui arrive bientôt.Maman est inquiète,pour Tchoutchangpotché elle a accouché dans la maison bleue et rouge des ses parents,au milieu des douces pashminas.
Elle sait qu’ici ce sera différent.
Nous sommes absorbés,j’essaie de la rassurer au mieux avec le peu de français qu’elle comprend.Papa se débrouille mieux et traduit d’une voix douce.
Tchoutchangpotché se tortille sur la chaise,je le vois du coin de l’oeil qui grimace et s’agite.
Tout à coup,une petite voix très décidée s’élève
« BISCUIT »
Papa,Maman et moi on se regarde en riant.
Papa me confie d’un air entendu :
« Tchoutchangpotché français apprend ! »

Un petit biscuit tout moelleux, un moment de joie légère et tendre