TRANSMISSION

Quelquefois ,en désespoir de cause, parce le désarroi d’une patiente vous tord les neurones et l’empathie,vous improvisez un replâtrage technique au mépris de toute logique.Juste sous la bonne étoile de votre imagination dévouée et de vos doigts croisés fébrilement ,

Souvent vous touchez le fond de la piscine obstétricale après un magnifique plat.

Et quelquefois le miracle a lieu.

Or donc,il m’advint d’être mandatée un beau jour par le grand chef de MégaVille aux fins de surveillance de grossesse gémellaire un poil pathologique – la dénommée J1 ayant opté pour un retard de croissance des plus préoccupants tandis que Miss J2 se la coulait plutôt dodue.

Future mère chirurgien,futur père architecte mondain.

Premier enfant bénéficiant des soins attentifs d’une gouvernante.Parfaitement,une gouvernante…

Ravissant 8 pièces dans un coin chic de mon secteur.Le rêve pour une sage-femme PMI plutôt habituée aux exubérances d’une Mauricette des faubourgs qu’aux discours distingués d’une émigrée syrienne de la grande bourgeoisie.

Mais comme aurait dit Mauricette,même les riches peuvent connaître la misère,en l’occurrence le refus obstiné de Dame Nature de permettre l’arrivée spontanée de rejeton.Donc PMA, don d’ovocytes ,bricolage médical et deux promesses de berceau plein

Deux fois par semaine,papotage autour du thé préparé par l’employée de maison tandis que le brave monitoring de banlieue rythme la surveillance.Forcément,ça crée des liens différents de ce qui se joue en consultation…

La sage-femme finit par faire un peu partie de la vie feutrée de la maison,puis un peu confidente des inquiétudes de la future mère.

Ce jour là, une question la taraude : comment ces ovocytes qui ne sont pas les siens vont-ils donner des enfants à qui elle pourra transmettre ses racines ?? Elle se laisse dériver dans d’angoissantes questions qui la font cauchemarder.Bien évidemment je suis dépassée.J’essaie de ramer à contre-courant,j’essaie de la convaincre de faire appel aux compétences des pédopsychiatres de GrandeMater.

Elle refuse,elle se braque.

Tout à trac je lui propose de chanter pour ses bébés,de chanter en arabe les berceuses que lui chantait sa mère et sa grand-mère.

Elle veut bien

Nous finirons la surveillance de cette façon.

Elle,envahie de ses doutes mais chantant à cœur perdu.

Moi inquiète mais totalement désarmée.

Elle n’a jamais reparlé de ses doutes.

Deux petites choupinettes finissent pour pointer le museau. En pleine forme .Deux mois après la naissance je suis invitée à faire la connaissance de J1 et J2 autour d’un thé bien sûr.J’ai à peine posé mon manteau qu’elle me dit

« Il faut que je vous montre quelque chose.Venez ,venez »

J1 et J2 sont en plein sommeil quand nous entrons.Doucement elle entame une berceuse,puis une autre.Les pitchounettes se réveillent au son de sa voix et ouvrent de grands yeux sombres.

Leur mère me regarde et me dit « Ce sont mes filles maintenant.Elles connaissent déjà la langue et les berceuses de mon enfance.Vous m’avez permis de les adopter.Merci »

PARVENUS AU SOMMET DE LA MONTAGNE

Watson,savez vous que nous sommes arrivées au sommet de la montagne ?

J’ai remarqué en effet,Sherlock.Dans quelques semaines,je refermerai la malle des souvenirs et c’en sera terminé de ma vie de sage-femme !

Sage-femme un jour,sage-femme toujours,chère amie !

Oh que non,voyez-vous .Je deviens passéiste.Je regrette la bonne vieille physiologie que j’ai pratiquée au début de ma carrière.

Je deviens nostalgique des grossesses d’antan,me direz-vous

Cette propension à rythmer chaque grossesse par des batteries d’examens au cas où .. Tout cela me décourage,et je sens bien que je n’ai plus ma place .

Allons,Watson,vous savez bien que grâce à cette surveillance,la sécurité de la naissance est maximale pour la mère et l’enfant ?

Justement, Sherlock, je laisse ceci à d’autres et je vais de ce pas m’enfermer avec le Bibliothécaire pour refaire avec nos souvenirs le chemin depuis le pied de la montagne,vous savez bien,ce chemin que vous croyez si long et si ardu qu’il vous en paraît interminable.Et voici que nous l’avons gravi,au final.

Au fond il n’est que temps,vous avez raison.Tenez,vous souvenez vous de votre premier accouchement?Vos mains tremblaient comme arbre en plein vent !

Sherlock,je crois bien qu’elles ont tremblé à chaque naissance.

Et cette marotte que vous avez de dire « bonjour » à chaque fœtus dans le ventre de sa mère à chaque consultation !

Mettez donc ça sur le compte d’une politesse extrême.Ou sur le fait que ce sont déjà des bébés dans l’esprit de leurs parents et le mien

Rendez-vous chez le Bibliothécaire,alors ?

Nous verrons bien

LES DÉSARROIS DE LA SAGE-FEMME PMI

Billet promis,billet dû

Je m’en viens donc vous narrer mon quotidien en ce moment,à savoir les consultations prénatales PMI d’une grande maternité française

Bien sûr,les prénoms ont été changés,lalilala etc…etc…

Mais si la forme est de mon cru,le fond est véridique

Vous êtes prêts ?

Vos mouchoirs et vos anti-dépresseurs sont à portée ?

En route

8h30 N . a rendez-vous à 9h,mais elle n’a rien de mieux à faire que de venir attendre ici.Le centre d’hébergement ferme à 8 h,alors elle est venue se mettre à l’abri .Elle a 22ans,arrive tout juste d’Afrique.Quand son père est mort il y a 4 ans,ses oncles l’ont mariée pour effacer une dette paternelle au créancier.72 ans,4 épouses et 18 enfants de tous âges .Elle a servi de domestique aux 4 épouses dans la journée,et le soir, elle subissait les assauts du patriarche encore assez vert pour l’engrosser une première fois.Quand il a compris qu’elle était enceinte,il l’a tellement tabassée qu’elle a fini à l’hôpital en pleine hémorragie.Les épouses se sont ensuite vengées en la martyrisant jusqu’à ce qu’une nouvelle grossesse s’annonce.Elle a fui,grâce à une religieuse qui l’avait prise en pitié à l’hôpital.Elle est ici depuis 15 jours et a de bonnes chances de pouvoir déposer une demande d’asile.Quand elle aura réussi à avoir un rendez-vous.Même si son bébé est d’un homme détesté,elle s’accroche à l’idée de pouvoir enfin avoir quelqu’un à aimer

9h F. aussi arrive toujours en avance.A cause de la boîte à biscuits qu’elle appelle MamaBrioche.Elle vient aussi d’Afrique,mais pas du même pays que N..Elle a fui la guerre qui a détruit toute sa famille parce qu’elle n’avait pas la bonne ethnie .Elle a une collection de cicatrices visibles et autant d’invisibles qui de temps à autre la font partir loin,très loin .Pendant une consultation elle a égrené les prénoms de ceux qu’elle a perdus,mais maintenant elle ne veut plus en parler.Le seul lien que nous avons c’est ce vigoureux bébé qui la maintient dans la réalité.

9h30.Une autre F. passe sans rendez-vous.On papote autour d’une tasse de café.Au pays elle a sept filles,toutes excisées contre sa volonté par sa belle famille.Elle attend la 8ème.Son mari a vendu tout ce qu’il pouvait pour qu’elle puisse accoucher dans un pays qui la protégerait.Elle ne sait pas si elle reverra un jour ses filles et ce mari très gentil,tu sais chasse-femme !

10h Je change d’univers avec S.Elle arrive d’Ukraine.Un soir son mari a entassé tout le monde dans la voiture et ils ont pris la route pour ne pas mourir sous les bombes de leur propre armée.Elle ne dit pas grand chose,mais pleure beaucoup.Guerre terrible chose, répète en boucle son mari.Morts,tous morts dans village.Il y a entre eux et moi en permanence des fantômes .Et un bébé dont nous n’arrivons pas à parler.

10h30 Miss K fait son entrée en ronchonnant comme d’habitude.17 ans,des piercings en veux-tu en voilà,un culot monstre et des peurs de petite fille montée en graine trop vite.La première fois que je l’ai reçue,elle m’a tout à trac avoué qu’elle a voulu garder ce bébé pour se venger du copain qui l’a laissée tomber en apprenant la grossesse.C’est pour moi le rocher de Sysiphe,cette jeune panthère qui rejette toute aide.Elle décourage jusqu’à nos pédopsychiatres

11h I. est en retard.Elle est toujours en retard et invente des raisons plus rocambolesques les unes que les autres pour se justifier alors que je ne lui demande rien.I .est la proie de nombreuses addictions dont elle balaie la dangerosité avec insouciance.Elle répète qu’un jour,bientôt elle arrêtera toutes ces conneries qui la détruisent .Et d’ailleurs ce bébé,elle en est sûre va lui permettre de tirer un trait sur tout ça.Sur ces cauchemars qui la poursuivent depuis ses 10 ans,depuis que l’oncle s’est glissé dans sa chambre..

11h45 Du coup,moi aussi je suis en retard pour recevoir M. dont le mari est en prison depuis 4 ans.Le bébé,eh bien les gardiens sont plutôt sympa,ils ont fait semblant de ne rien voir et de ne rien entendre.D’ailleurs,l’avocat demande si je peux faire un certificat de grossesse pour le dossier de remise de peine;ça serait tellement chouette si R. pouvait venir la prochaine fois.C’est pas un mauvais bougre,juste un peu soupe au lait .Faut pas le chercher,quoi.

12h30 Une collègue passe la tête.Si jamais j’avais 5 minutes pour voir D.Elle est diabétique sous insuline ,roumaine et sans couverture santé .C’est galère,tout ça

13h La sage-femme a faim,elle s’accorde une pause.Ah non,tiens,les urgences appellent.Dis,on est embêtés avec une dame que les pompiers viennent d’amener.Elle dormait à la gare de XXX et ne sait pas où aller.

Et ma journée continue avec S,A et U qu’un bénévole accompagne depuis leur centre de migrants.Je ne sais pas si je les reverrai,elles attendent une place en centre d’hébergement et partiront peut-être ce soir,demain ou dans 15 jours pour Trifouillis-En-Province.

Du coup,je vous laisse,il est 15 h et je n’ai toujours pas mangé.On fait une pause et on se retrouve demain ?

IL ETAIT UNE FOIS

Allez,puisque vous avez été bien sages,je vais vous raconter une histoire.Et pour une fois c’est une histoire toute récente,même encore en cours.

Asseyez vous et ouvrez grand vos oreilles.

Il était une fois dans un pays lointain,disons dans les 6000 kilomètres au Sud grand Sud de MégaVille une petite orpheline que sa grand-mère élevait avec soin et amour.

Souvent pour endormir la Petite,Mémé lui racontait comment sa mère était belle et gentille.Et comment elle avait fait un beau mariage avec un jeune homme bien fait de sa personne et fortuné.Si fortuné qu’il l’avait emmenée au pays de France pour qu’elle ait une vie douce et tranquille.Quand la Petite demandait pourquoi sa maman ne venait jamais la voir,Mémé pleurait doucement et disait que les morts n’élèvent pas les vivants .La Petite ne posait plus de questions pour ne pas faire pleurer Mémé.

Dans ce pays-là,pour être une bonne fille à marier,il n’y avait pas le choix.Il fallait passer entre les mains des exciseuses.Mémé avait bien essayé de temporiser,parce qu’elle savait quelle épreuve c’était.Mais au final la Petite était passée quand même sous le couteau.Oublions ce souvenir et réjouissons nous.La Petite était bien dotée,ma foi fort jolie et les prétendants ne manquaient pas.Il y eut un beau mariage et la Petite devint la Grande,promise à un avenir très doux et joyeux.

Une Petite naquit,puis une deuxième.A la troisième Petite,le mari décida que la Grande n’était boone à rien puisqu’elle ne faisait que des filles .Il la chassa mais garda et les filles et la dot pour la déconvenue qu’il avait subie.

La Grande n’eut d’autre choix que de retourner chez Mémé.Mais sa cote s’était dépréciée,une seconde main incapable d’engendrer des enfants mâles.Mémé prit les choses(et son bas de laine) en main,fourra dans le sac de la Grande quelques vêtements et son pécule.elle lui enjoignit en sanglotant de quitter ce pays où elle n’aurait plus d’avenir et de partir pour le pays de France .

La Grande obéit.Elle prit la route .

A pieds en bus en voiture au gré des rencontres elle chemina droit devant elle vers le Nord.Par chance elle ne fit aucune mauvaise rencontre dans tous les pays qu’elle traversa.Elle travailla à droite à gauche pour ne pas trop épuiser les sous de Mémé.Vaille que vaille elle arriva au Maroc où elle travailla dans les champs pour survivre.Un jeune homme l’aida,il lui plut.Je vous laisse deviner la suite.Mais la Grande tenait à son idée,elle tenait à pouvoir fièrement un jour téléphoner à Mémé qu’elle était enfin en France.

Elle acheta avec quelques autres femmes un canot pneumatique sur lequel elles embarquèrent une nuit.Huit partirent,six au petit matin arrivèrent sur les côtes d’Espagne.On les recueillit,on les réchauffa .On les oublia dans un camp de réfugiés.

La Grande décida de continuer vers la France  avec pour tout viatique une adresse griffonnée sur un bout de papier par une compagne de galère.Elle travailla à nouveau dans les champs pour se payer un billet d’autocar.Bien sûr,ça lui prit du temps.Juste assez de temps en fait pour que son ventre s’arrondisse et qu’elle se dise que peut-être,un petit passager l’accompagnait sur la route depuis un moment.

Quand j’ai fait la connaissance de la Grande,elle était enceinte de 7 mois.Son périple l’avait conduite dans une gare proche de l’hôpital.Avec serré contre elle un petit sac qui contenait tout ce qu’elle avait pu garder jusque là.

Un pull,un pantalon.

Des ballerines élimées.

Un porte -monnaie avec ses derniers billets.

Son billet d’autocar.

Rien d’autre.

Elle est restée 3 jours dans ce lit d’hôpital.Je l’ai apprivoisée à coups de dentifrice et de gel-douche (merci Quitterie).J’ai rempli une valise de vêtements pour elle et son bébé(merci Claire)J’ai écouté son histoire et ameuté assistante sociale et psychologue le temps d’organiser un début de prise en charge administrative.

Tout s’éclaire doucement.Elle accouche la semaine prochaine.

C’est un garçon,Mémé mise au courant est aux anges .

J’ai racheté des madeleines et du thé, parce qu’elle vient toutes les semaines prendre un petit goûter et dévoiler sa vie.

Quelquefois mes histoires sont comme les giboulées d’hier.On rit et on pleure en même temps

LA VIE RÊVÉE

J’ai refermé la porte derrière elle.

Je me suis écroulée sur la chaise où elle était assise il y a quelques instants encore

Je regarde sans le voir le mur moche et délavé de la salle d’examen en me demandant ce qu’elle pouvait bien lui trouver,à ce mur.Les yeux tournés vers sa géhenne personnelle,celle qui colle à ses semelles,celle qu’elle a emportée de ce pays lointain en même temps que les souvenirs horribles dont elle a livré quelques bribes.

J’ai encore des dossiers sur le bureau,des femmes enceintes à voir,à accompagner.

Pas le moment de se laisser envahir.

Je me lève pour appeler la patiente suivante après une dernier regard au mur impassible.

Elle est repartie vers le froid,vers la solitude et les errements d’une vie de migrante perdue dans un pays inconnu et inhospitalier.Pas d’hébergement,pas de main secourable pour ce soir.

Demain peut-être avec un peu de chance,une chambre d’hôtel,un repas chaud,un peu de répit.

Elle a un peu moins faim,je lui ai donné les derniers biscuits de la boîte de Tchoutchangpotche.Mais la faim reviendra.

Elle a un peu moins froid,je lui ai fait un thé bien sucré.Mais le froid reviendra.

Elle est un peu moins triste,je lui ai donné quelques vêtements pour le petit bonhomme qui grandit dans son ventre et une couverture pour elle.Mais le chagrin reviendra

Elle a un peu moins peur,parce qu’à l’hôpital personne ne lui a demandé ses papiers ni son titre de séjour.Mais la peur reviendra.

S’il te plaît Sainte Rita ,veille à ce que la patiente suivante n’aie ni faim ni froid……

CIEL UNE MINEURE ENCEINTE

Waaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaatsooon ?? Je peux vous parler un instant???Parce que votre dossier,celui de la mineure roumaine , il me semble bien compromis !!

Ce dossier-là ? Compromis ?? J’ai pourtant vérifié point par point!!!Je vous trouve de bien mauvais augure,mon cher Holmes !

Ma chère Watson,reprenons donc point par point!Votre patiente accouche le mois prochain et elle est …mineure !

Oooh elle ne le sera plus dans 3 mois,ce sera vite passé.Et elle est inscrite au cours d’alphabétisation,c’est vous dire si elle souhaite bien faire

Soit.Vit-elle chez ses parents ?

Euuuuuuh,pas exactement.Elle vit avec le père de son enfant,ses parents sont restés en Roumanie

Ahaha,je pressentais l’anicroche !

Mais ils ont pris la précaution de signer devant notaire roumain une délégation d’autorité au bénéfice de son compagnon pour qu’elle puisse venir en France !

Vous êtes certaine de ce que vous avancez,Watson ???

Bien sûr,d’ailleurs voici l’acte authentifié et traduit par un interprète assermenté.Vous n’allez pas contester sa légalité,tout de même ?

Passons.Et les tourtereaux logent en caravane, je suppose ?

Holmes,vos ergotages me chagrinent. Le futur père travaille,voici une attestation de son employeur qui met à sa disposition un 2 pièces certes petit mais rénové.Tout ira bien,Holmes,je m’en porte garante.Ils ont même déjà pris rendez-vous à la PMI pour le suivi de leur bébé !

Résumons-nous:jeune couple stable

Futur père honnête et travailleur

Future mère très jeune mais bien entourée

Famille décidée à s’insérer en France

Bien,bien.Ce dossier tout compte fait me paraît bien engagé !!

Passons au suivant si vous le voulez bien .

Au final que croyez vous qu’il arriva ? Murphy se mit de la partie,parce que voyez vous il faut bien montrer à ces gens-là que la loi française prévaut sur les lois d’autres pays.Une presque-majeure ne saurait faire une bonne mère sous le regard peu amène des institutions.

Un compagnon aimant ne saurait remplacer le représentant légal sans l’aval du procureur, tout de même !

L’administrateur de l’hôpital, le jour de l’accouchement, crut de son devoir de signaler la présence d’une mineure roumaine sans ses parents dans les murs de la maternité.Le futur père tout à sa colère de se voir refuser l’entrée en salle de travail s’échauffa quelque peu.

La sécurité intervint,l’administrateur s’empressa de demander un placement pour la mère et l’enfant qui fut ordonné dans l’heure.

Holmes tempêta,Watson se lamenta,mais rien n’y fit.Par la suite(au bout de deux longs mois), le juge pour enfants se montra moins intransigeant que le substitut et transforma la mesure en simple accompagnement éducatif,puisque la mère ,ô miracle , avait dans l’intervalle atteint sa majorité .

PS : pour les lecteurs qui d’aventure se risqueraient sur ce blog,je précise que Watson et Holmes sont avec le Bibliothécaire les 3 facettes de ma schizophrénie personnelle.Eh oui,mon cerveau est piloté par un triumvirat largement à l’ouest de la frontière des conventions sociales.

LE COUSCOUS DE NOEL

Cher ou chère Rose (dans le doute je reste prudente)

Bientôt je serai une ex-sage-femme de PMI.

Pendant plus de 35 ans j’aurai été sage-femme de PMI.

Un boulot pas bien drôle (même si on rit beaucoup)

Un boulot pas bien gratifiant (même si on prend des risques)

Un boulot pas bien considéré par les chères collègues qui elles se nourrissent à l’adrénaline de la salle de travail.En sauvant le monde à chaque accouchement tandis que toi tu rames juste (et rarement en cadence ) pour que le petit bout qui vient de pointer son museau ait une enfance protégée et heureuse ,si possible dans les bras de sa mère épuisée mais triomphante.

Ou pas.

Comme tu vas me succéder (et survivre au baptême du feu du premier placement de nouveau-né,je l’espère)je vais te raconter une belle histoire de Noël un peu avant l’heure.

Imagine toi dans une famille bric-broc.Des enfants en veux-tu en voilà ,un peu cabossés déjà par la vie(et la main agile de leur papounet). Pas vraiment délinquants,juste un peu chats sauvages sur les bords.

Des grands ,des petits

Des filles ,des gars

Une mère qui se résout ,comme on dans les romans à 2 sous,à donner la vie une ènième fois .Dans son cas,les méchantes âmes auraient dit vendre plutôt que donner,parce que ces familles-là,ça vit des allocations,même que ça fait des mômes que pour ça,j’vous dis !

Bref la vie rêvée des anges de l’aide sociale à l’enfance,ceux qui ont les ailes rognées dès le berceau par la misère et l’infortune.

Tout doucement le berceau du futur nouveau-né dérive lentement vers le bureau du juge pour enfants.

La sage-femme de PMI le sait ;avec sa collègue éducatrice elle essaie de donner un semblant de chance à cette famille si attachante( si si) mais complètement barge,où les petits de 6-7 ans habillent les 3 ans pour les emmener à l’école.Où les grands de 12-13 ans font les courses ou la lessive au lieu de faire leurs devoirs.

Bref tout se met inexorablement en place pour un désastre annoncé.

L’éducatrice et la sage-femme ne renoncent pas.Elles ont une mission,protéger les innocents( les veuves on s’en fout,faut pas pousser)

Elles veillent à être rigoureuses sans être sévères,à inspirer confiance sans être trop familières.C’est le boulot,pas question de laisser les sentiments gouverner.

Ça cahine,ça cahote vaille que vaille jusqu’à ce mois de décembre où la sage-femme décide de véhiculer la mère de famille jusqu’au centre commercial pour faire une bonne fois pour toutes les fameuses courses que gèrent les môminets d’habitude .

Le caddie se remplit(pas trop,on n’est pas si riches que ça). On papote repas…fin d’année…cadeaux…Et soudain dans un souffle une confidence qui fait tout basculer:j’aimerais cuisiner un vrai grand couscous avec plein de bonnes choses comme ma mère faisait quand on était petits,pour faire comme si on était heureux.Mais je peux pas,c’est trop cher.C’est dur la vie,madame Sage-Femme .

Au retour la sage-femme cogite.Elle alerte sa collègue l’éducatrice et ensemble elles décident de franchir la ligne professionnelle qui les sépare des familles qu’elles assistent.Bon sans rien dire aux chefs,pas trop téméraires quand même.

Les voilà parties attendrir le patron du restaurant où les joyeux travailleurs se ravitaillent.

Les voilà lancées dans une course aux jouets pour laquelle elles osent contacter un gérant de magasin.

Et ça marche !!!

La famille peut déguster son couscous de Noël,le Père Noël n’oubliera personne cette année .

La sage-femme et l’éducatrice font le dos rond en espérant que rien ne se saura,parce que c’est pas du tout professionnel ce mic-mac de bons sentiments.

Noël passe ,PetitFrère arrive et avec lui les vilaines aventures des enfants placés.Un déchirement pour toute la fratrie.

D’autres professionnels gèrent la vie des môminets ;la sage-femme et l’éducatrice passent à autre chose (enfin à d’autres dossiers).

Bientôt juste des souvenirs,des noms,des prénoms.Puis l’oubli…

Et puis des années plus tard dans le bureau de la sage-femme,consultation pour une jeune femme enceinte,venue avec sa mère .Une vague réminiscence ,des bribes qui reviennent jusqu’à ce que la plus âgée juste avant de quitter le bureau dise doucement: « Cette année,le couscous c’est moi qui vous l’offre,si vous voulez bien ! »

Tout n’avait pas été facile .Les enfants avaient grandi,certains au loin,certains revenus de placement.PetitFrère était resté longtemps en famille d’accueil.Une vie hachée et pas vraiment sereine.Mais tous les ans,la mère racontait l’histoire du couscous de Noël ,de la sage-femme et de l’éducatrice .

Et je peux te dire,Rose,que cela vaut toutes les médailles du monde !

PUISQU’ON VOUS DIT QUE C’EST POUR VOTRE BIEN

Quand l’hôpital se croit obligé de faire le bien des patients sans leur consentement,grrrrrrrrrrrrrrrrrr.Et du moment qu’on est à peu près certains qu’elles n’y comprennent rien,on peut leur faire tout et n’importe quoi.De préférence quand elles sont un peu pas d’ici et supposées pas assez éduquées  pour se plier à nos diktats.ou pas assez fines pour comprendre toutes les injonctions médicales qu’on leur braille (c’est normal,tout le monde sait bien que le français hurlé passe mieux niveau compréhension).C’est vous dire si j’ai des occasions de ronchonner,vu que toutes mes patientes sont estampillées label Services Sociaux.Et donc au mieux modèle famille Groseille,au pire à peine capables de comprendre ce qui se passe dans leur utérus.

C’est tellement rôdé dans la tête de mes collègues hospitalières que quelquefois elles ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur dossier (pardon,collègues) et me font suivre des patientes qui en vrai n’en ont absolument pas besoin.Je ne dis rien,ce sont mes dossiers-relax,héhé.

Or donc,en début d’année,les urgences,en bon nœud de triage instantané,m’adressent une patiente parce qu’elle est turque(si si ) et depuis très peu de temps en France donc présupposée sans papiers et sans droits ;elle doit relever donc automatiquement de mes compétences.Or il se trouve que la jeune dame en question est née de l’autre côté du Rhin,qu’elle est de nationalité allemande et bénéficie d’une prise en charge européenne.Nous conversons dans la langue de Goethe, puisqu’elle ne comprend pas le français et que je me débrouille encore assez bien pour lui expliquer le suivi de grossesse,les examens( y compris les marqueurs HT21 -qu’elle refusera- j’ai le temps,elle est à peine à 10 semaines de grossesse) J’en profite eu égard à son rhésus négatif pour glisser la prévention Rhésus.Après avoir bien réfléchi,elle décline aussi l’injection .

Elle me trouve sympa,j’entrevois un dossier reposant.on se dit en allemand ,bien sûr que si sa grossesse se passe bien,on peut faire un bout de chemin ensemble. Je vais donc la suivre en prenant soin de noter EN GROS en gras en rouge à chaque consultation qu’elle ne souhaite pas d’injection préventive.Ce qui est son droit même si je n’en pense pas moins.Nous franchissons haut la main le cap des 33 semaines.

La semaine suivante,elle passe aux urgences pour un banal rhume.Elle ne reviendra pas à la consultation suivante,elle me téléphonera en pleurs pour me dire qu’elle accouchera dans une autre maternité.

Aux urgences,sans la prévenir ni lui demander son avis on lui a fait cette fichue injection qu’elle refusait.Elle a compris après coup et ne décolère pas.

ET MOI DONC.

C’était son choix, en toute connaissance de cause.

Il y a encore du chemin,non,face au pouvoir médical ?Et je n’ai donc pas fini de grommeler,moi!

MAIS TU ES BIEN SURE QU’ELLE PEUT MOURIR ?

Elle a 15, 20, 35 ou 42 ans.
Elle s’appelle Meriem, Oumou, Victorine ou Gloria.
Elle attend son premier enfant ou elle en a d’autres au pays dont elle n’a aucune nouvelle depuis qu’elle est partie.

Elle a un mari,un copain disparu dans la nature à l’annonce de la grossesse ou un souteneur qui décide soudain de se débarrasser d’un outil devenu inutile.
Elle vient d’Afrique, de Syrie, du Brésil ou d’Albanie.
Non contente d’être sans papiers, sans couverture sociale et sans hébergement, elle se paye le luxe d’être enceinte et de garder cet enfant malvenu dans sa situation.
Sans vergogne elle squatte nos rues nos stations de métro, nos terrains vagues ou nos hôtels louches pour y dormir.
Elle profite sournoisement de nos poubelles et de nos rebuts pour se nourrir et se vêtir.
Elle a marché pendant des jours, pris un bateau surchargé ou un avion low-cost avec pour unique projet de bénéficier des largesses que dans notre grande bonté nous accordons à foison.
Au début tout allait bien.la sage-femme de PMI s’est démenée pour qu’elle ait un suivi comme toutes les autres femmes enceintes grâce au budget départemental qui permet de prendre en charge ses factures. De bric et de broc la vaillante sage-femme a même réussi à lui fournir vitamines et autres médicaments en rançonnant les visiteurs médicaux qu’elle n’accepte de recevoir qu’à cet usage. La boîte à madeleines s’est bien souvent ouverte pour ces patientes qui font rarement plus d’un repas par jour.

Et patatras, voilà que la donzelle a l’outrecuidance de compliquer sa grossesse qui d’un diabète bien sévère qui d’une hypertension rebelle ou d’une menace d’accouchement prématuré. Car bien sûr c’est évident, elle veut profiter encore plus de notre bon cœur.Mauvais plan!!
Alors la comptable sociale (oui, j’appelle ainsi l’assistante sociale) s’affole tout à coup. Elle sort le grand jeu moralisateur car la PMI doit passer la main lorsqu’une pathologie s’installe.Plus de financement possible,c’est à l’état de s’en charger.Retour à la case facturation hospitalière
Alors, Madame il va falloir payer vous, savez.
Meriem, Oumou, Victorine, Gloria vous allez devoir assumer votre choix .Et vous savez ici rien n’est gratuit.bon il y a bien une possibilité ,je crois que ça s’appelle le fonds pour les soins d’urgence mais c’est ouhlala très compliqué.Et on n’est pas sûr que ce soit accordé……..,Ça m’ennuierait que vous receviez les factures dans 2 ou 3 ans,hein;Alors on va dire qu’on ne fait pas la demande,c’est plus prudent pour vous.Et puis la grossesse c’est pas une maladie,d’abord!Qui me prouve que vous êtes en danger vital?Ah le médecin a fait un certificat ? Ben je ne vois pas écrit danger vital là dessus!M’a pas l’air bien convaincant tout ça

Allez,débrouillez vous jusqu’à ce que vous ayez 3 mois de résidence.Promis,je ferai votre dossier AME .En attendant,PAYEZ et au revoir Madame!

C’est sûr que présenté comme ça, ça vous refroidit tout autant que les vagues où vous avez failli vous noyer en venant par chez nous.Quant aux pathologies, elles ne font pas de quartier et ne vous demandent pas si vous êtes éligible quand elle vous tombent dessus .Elle vous prennent votre bébé et vous bousillent la vie sans vous demander vos papiers.Et oui, Madame la comptable sociale, un bébé peut mourir, sa mère peut mourir d’un diabète mal soigné ou d’une hypertension négligée.

Avant de retourner râler en consultation je vous glisse ni vu ni connu le texte de l’assurance maladie concernant le-dit fonds soins urgents.

Des fois que j’aurais mal lu.

LA PROCÉDURE DES SOINS D’URGENTS

Seuls sont pris en charge, les soins urgents dont l’absence entraînerait une atteinte du pronostic vital ou une altération de l’état de santé grave et durable pour la personne ou l’enfant à naître.

Sont également considérés comme relevant des soins urgents :

  • les soins destinés à éviter la propagation d’une pathologie infectieuse transmissible (sida, tuberculose..),
  • les examens de prévention réalisés pendant et après la grossesse et visés aux articles L2122-1 et suivants du Code de santé publique,
  • les soins dispensés à la femme enceinte et au nouveau-né,
  • les interruptions de grossesse pour motif médical,
  • les interruptions volontaires de grossesse.

Le médecin appelé à traiter le patient consigne dans le dossier médical de celui-ci les motifs justifiant le caractère urgent des soins dispensés. Ce dossier devra être présenté, sur demande, au médecin du contrôle médical de la Caisse du lieu d’implantation de l’établissement.

PENDANT LES TRAVAUX LA MAISON RESTE OUVERTE

Ma chère Watson

A peine 2 mois depuis votre départ et déjà je ne me reconnais plus.

Moi Holmes,le légaliste,je me surprends à imaginer ce que vous auriez fait dans telle ou telle situation.Je râle,je bricole des solutions abracadabrantesques moi aussi!

Et je me plais à croire que je suis votre émule et que vous seriez fière de moi.

Tenez,la semaine dernière,quand j’ai offert la dernière madeleine de votre boîte à la jeune demoiselle qui venait de me narrer une rocambolesque histoire de prince charmant venu la séduire jusque dans son village pour ensuite l’abandonner enceinte et éplorée sans même un regard,j’ai à peine hésité.

Je crois même vous avoir entendue me dire qu’il serait bien avisé de la remplir à nouveau,cette corne d’abondance !

Quand l’assistante sociale du service lui a martelé qu’elle devait assumer son choix,qu’elle n’avait qu’à repartir puisqu’ICI personne ne lèverait le petit doigt pour l’aider-parce que quand même cette histoire de vil séducteur évanoui dans une gare,c’était tellement rebattu que pas un être sensé et civilisé ne mettrait un euro dessus-j’ai même vu rose foncé (sage-femme oblige) pour lui rétorquer qu’elle n’était pas au dessus de la loi et que ce n’était pas à elle de décider qui pouvait rester ou non .

Je crois avoir élevé la voix très fort tout autant que vous le faisiez.Je me suis creusé les méninges pour trouver une solution

Pauvre jeune demoiselle, déjà en sanglots avant d’affronter cette Gorgone méprisante !

Puisque je suis le pilote du navire,permettez moi de vous faire partager ce récit.Si d’aventure vous n’êtes pas perdue dans les limbes du désespoir,peut-être consentirez vous à donner quelque encouragement à un pauvre Holmes débutant en PMI.

Je suis née dans un village d’un de ces pays que vous qualifiez de sous-développés.Mon père avait 3 épouses,je suis la dernière de ses 10 enfants.J’ai grandi sans ma mère morte en couches,mais choyée par mes sœurs aînées comme le bébé de la famille.

L’été de mes13 ans,des soldats sont passés au village.Je n’ai pas eu le temps de m’enfuir.Ma fille est née et morte à l’hiver suivant.

Ma tante m’a prise chez elle à la ville.Je suis allée à l’école,j’ai appris à écrire et lire.Souvent le voisin venait chez ma tante parler de son fils qui vivait dans une belle maison,là bas au pays merveilleux de France.Mes sœurs et ma tante ont pensé que ce serait un bel avenir pour moi après ce que j’avais vécu.Elles ont économisé et m’ont offert une belle dot.

Le jeune homme est venu,on s’est mariés.Il m’a amenée ici et installée dans un hôtel.Ce n’étaient pas les soldats qui venaient,mais ce n’était pas mieux.Maintenant j’attends un bébé et je ne lui sers plus à rien,alors il m’a dit de partir et de marcher jusqu’à un hôpital.

J’ai marché,j’ai demandé mon chemin.J’ai ma valise avec moi avec tout ce que je possède.Je suis fatiguée et j’ai honte

Je ne peux pas dire à mes sœurs et à ma tante ce qui m’est arrivé,elles pensent que je vis dans une belle maison et que je suis heureuse.Au téléphone je mens parce qu’elles méritent de penser que ma vie est belle après ce qu’elles ont fait pour moi.

 

Holmes,remplissez la boîte à madeleines,je reviens !!!!